CritiCluster

"Don't pay any attention to the critics – don't even ignore them." Samuel Goldwyn

N’a pas de sinistre que le nom

Si un mot devait résumé ce film avant d’en avoir vu une seule bribe, ce serait  »intriguant ». Tout d’abord parce qu’une œuvre issue des studios de Blumhouse Productions, à l’origine des mitigés Paranormal Activity mais aussi du réussi Insidious, suscite une interrogation quant à sa qualité. Ensuite parce qu’un film d’horreur/épouvante déprogrammé de quarante salles françaises à la suite de réactions violentes (et/ou plutôt étranges) de certains spectateurs, ce n’est pas quelque chose de commun en cette année de fin du monde. C’est vrai que plus habituée à un cinéma, et en règle générale un art, plus violent, la société s’accommode mieux d’un certain gore ou autre type d’horreur que par le passé. On en vient donc à s’intéresser d’un peu plus près à cette production à l’affiche plutôt prometteuse, ou du moins « accrocheuse ». Un mur blanc sale, une petite fille de dos, une traînée de sang, une forme intrigante qui s’y dessine, un titre évocateur, bref ça sent le déjà vu mais qui peut surprendre agréablement. Certains auront aussi l’occasion de voir – en salle – ou voudront visionner par eux-même – sur leur petit écran – la bande-annonce, assez bien faite il faut l’avouer, de ce film à  »petit budget » pour se faire une idée. Une fois ces deux étapes passées, que reste-t-il du mystère qui entourait l’œuvre ?

Et bien plus grand chose malheureusement

Mais avant d’en arriver au cœur du sujet, il faut d’ores et déjà avoir une certaine dose de motivation pour aller voir un film qui n’est, du coup, pas forcément programmé dans la salle au coin de la rue. Si vous ne pouvez cependant plus vivre une fraction de seconde sans voir ce qu’il y a sur cette pellicule, quelques problèmes supplémentaires vous attendent.

Après avoir traîné votre pauvre corps jusqu’à une salle daignant le projeter, il vous faut en effet avoir de la chance, du sang froid et/ou de la patience. La raison assez évidente en est que n’étant que peu proposé et ayant éveillé un certain intérêt, les salles sont fatalement plus pleines qu’elles ne l’auraient peut-être été. Pour peu que vous veniez à plusieurs il ne fallait pas avoir l’illusoire espoir de pouvoir partager un accoudoir, physionomies particulières mises à part. Mais avec une compétence en pugnacité digne d’un Samsagace pour prétendre au visionnage de cette bobine, enfin installé dans un fauteuil amplement mérité, une réaction étrange peut se frayer un chemin dans votre esprit :  »Putain, il a intérêt à être vraiment bon ! ». Alors certes, c’est assez, voire très, injuste pour le film en lui-même de se laisser prendre par cela mais la bande-annonce nous avait aussi pas mal alléché, même sans le parcours du combattant. Et oui, il est vrai que l’insulte n’est pas essentielle, mais les transports, ça peut agacer de temps à autre.

Quoi qu’il en soit, vous êtes enfoncés dans un siège, plus ou moins à l’aise selon la longueur de vos jambes, et vous attendez, en bon amateur de films remuant les tréfonds de votre petit être, que quelques images et sons assemblés fassent faire un triple looping à votre buste dans son entier.

La séance se lance enfin et l’on peut dire, et cela a été fait, que de prime abord il n’y a aucune déception. La scène d’ouverture notamment restera sûrement une des meilleures du genre. Une image d’une qualité faisant concurrence à la meilleure HD (en super 8 donc), un son quasi inexistant mais paradoxalement envahissant, dérangeant par son craquèlement, une scène au ralentie de la pire pendaison collective qui soit. En somme à peine les lumières éteintes on est à la fois très enthousiaste et déjà mal à l’aise, glacé. Enfin sauf si quelqu’un vous a traîné dans la salle, là, il est peu probable que vous ressentiez la première de ces deux émotions. En tout cas, après de tels efforts (dantesques s’il en est !) pour voir ce qui se profilait comme le film d’épouvante de la fin d’année, la scène titre pose l’ambiance et celle-ci est plus que convaincante. Il en sera d’ailleurs de même du premier tiers, voire de la première moitié du film.

Après cette mise en bouche, retrouver un Ethan Hawke, plutôt rare et souvent juste, présage du meilleur. Nous découvrons donc cet Ellison Oswalt, qu’il incarne, et toute sa petite famille en plein déménagement dans leur nouvelle demeure. Tout le monde est joyeux, enfin plus ou moins… bon d’accord surtout lui en réalité. Cet auteur en panne de succès s’inspirant de crimes sanglants pour ses œuvres a, par le passé, publié un best-seller et compte bien réitéré la chose. Seulement cette apothéose après une première bifurcation de la fiction vers la réalité, et bien c’était il y a dix ans. Autant dire que le bonhomme est légèrement à cran niveau ego et que sa famille en pâtit déjà. On imagine fort bien dès à présent que cette motivation va plus ou moins poser problème dans cette fameuse dynamique de l’horreur du  »tout-me-hurle-de-ne-pas-rester-une-seconde-de-plus-mais-j’aime-les-sensations-fortes-et-me-promener-de-nuit-sans-allumer-les-lumières ». Soit dit en passant, on le comprend, la célébrité et le succès méritent bien une ou deux pertes dans la famille.

Sachant donc que les siens sont putôt hostiles à sa  »carrière », il joue de duplicité. Il cache à ladite famille que leur nouvelle maison est en fait le lieu où s’est déroulé la charmante scène d’ouverture du film. Il est vrai que les siens auraient peut-être hésité deux secondes de plus – mais seulement deux – avant d’accepter de vivre sur les lieux d’un quadruple meurtre inexpliqué. Mais encore une fois, un bon livre mérite bien de mettre à l’épreuve la santé mentale des enfants, ça forge le caractère !

De son côté, ayant déjà fait libérer un tueur avec son second bouquin, Ellison a une certaine pression pour ce troisième volume et cette nouvelle enquête qui se profile.

Posant donc les cartons dans son nouveau chez lui, il fini par se rendre au grenier pour y trouver une boîte, tristement isolée au centre. Surprit qu’elle soit là alors que des photos de ce même grenier – resté inoccupé tout ce temps – le montrait vide, il se penche sur le sujet et découvre plusieurs bandes 8mm ainsi que le projecteur assorti à l’intérieur. La démarche d’enquête qui est la sienne justifie, pour une fois, qu’il mette le nez dedans et ait la bonne idée de se passer les bandes. Cela change des adolescents curieux et cognitivement lents se foutant dans la merde pour rien. Ce qu’il découvre alors ? Cinq courtes séquences dont celle que nous connaissons déjà ainsi que quatre autres meurtres tous plus glauques, sadiques et malsains. Oppressants par leur vieux format, une bande son aussi lente et grinçante que la progression de la caméra subjective, on se place au-dessus de l’épaule d’Ellison, si ce n’est dans son crâne, pour  »apprécier » ces images au relents de marais nauséabond. La tension bâtie à coups de nuits passées à observer ces found footages, d’alcool qui fini par être descendu à la bouteille et de bruits suspects dans la maison même, est indéniablement menée de main de maître. Le fameux fond sonore de Christopher Young est d’ailleurs le point fort de ce film, et ce jusqu’à son dénouement. Jouant avec nos nerfs, des dissonances harmonieusement orchestrées pour déranger ne laissent aucun répit sans pour autant se faire trop remarquer. Pourquoi souligner cette qualité ? Parce que tout n’est pas du même niveau jusqu’à la fin, précisément.

En premier lieu, on peu noter que la recette de la maison de banlieue, l’usage d’enfants ainsi qu’une menace à peine visible rappelle – mais si peu – les autres productions Blumhouse. Hors si les quatre volets des Paranormal Activity sont déjà surclassés ne serait-ce que par une seule des bobines super 8, le challenge de se frotter à un Insidious n’est pas des moindres. La tâche confiée à Scott Derrickson, le réalisateur, est donc assez significative mais il réussi cet exercice avec brio… du moins pendant un temps. L’abord de ce film comme une mise en abîme fantastique du found footage avec tout un pan psychologique du côté du personnage principal est une réelle – et bonne – surprise. Seulement comme évoqué en ouverture de ces lignes, après avoir vu Insidious, la bande-annonce, voire, avoir lu le résumé, on en sait trop, beaucoup trop. Même si cela est vrai pour d’autres domaines, les productions horrifiques reposent sur un mécanisme capital encore plus qu’ailleurs : la surprise. Hors si l’approche était intéressante et inattendue, la suite du film tombe dans une facilité décevante et pire, prévisible. De ce que l’on appelle de plus en plus en ce moment les jumpscares (moments de sursaut, en général dû à une apparition violente dans le cadre accompagné d’un son puissant) qui sont utilisés quatre fois et dont on aurait pu se passer ; à l’utilisation qui a été faite des enfants, totalement bâclée selon moi, notamment au niveau des effets spéciaux ; en passant par la perte de ce fantastique, de cette frontière floue entre imaginaire et réel, on effectue un dur retour vers un gore sans âme. Car oui, même si l’on n’a pas lu le pitch, on apprend très rapidement que l’entité, le boogeyman ou encore Mr. Boogie, ainsi qu’il est appelé ici, est une déité païenne dévoreuse d’âmes d’enfants. Seulement, bien que l’on devienne obsédé par le son de cette bobine tournant dans le vide et de ce projecteur se déclenchant en pleine nuit, bien que la dimension de thriller fantastique ait séduit, bien qu’un Ethan Hawke antipathique autant que sympathique flotte lentement dans la vase qu’il a lui-même soulevé, s’enfonçant plus à chaque pas, malgré tout, cela ne prend pas. Laisser dans l’ombre, ou en l’occurrence dans le grain horrible des vidéos, tout ce qui est peu à peu dévoilé, ne pas montrer clairement cette déité, jouer sur l’ambiguïté, creuser la psychologie de la famille et celle du anti-héro jusqu’à la faire exploser en plein vol. Tout cela aurait porté la production à son apogée si les travers de beaucoup de productions actuelles n’étaient pas revenus à la charge. L’impression d’un recadrage et d’une précipitation alors que Scott Derrickson disait avoir eu toute latitude sur ce projet ne nous lâche pas.

En somme, avec une réalisation soignée, une image de qualité et une bande son vraiment dérangeante mais un scénario mal pensé sur la durée, on ressort de la salle uniquement à moitié satisfait. C’est assez ennuyeux après l’impatience qui nous y a mené.

Certes, on peut reconnaître une qualité du jeu et quelques réactions intelligentes des personnages, une tout spécialement. Comparé à toutes ces productions où l’on se frappe le front à chaque seconde en hurlant sur les personnages tellement les protagonistes manquent de bon sens, ce n’est pas négligeable. Enfin, sont conservés tout de même les bon vieux mécanismes comme  »j’ai-entendu-un-bruit-au-grenier-après-avoir-déjà-vu-des-apparitions-mais-je-mets-ça-sur-le-compte-de-l’alcool-et-vais-voir-au-lieu-de-détaler », mais sinon le tout est plutôt cohérent, foncièrement réaliste. Une touche d’humour est même apportée par le biais de l’adjoint so and so (James Ransone),ce qui allège temporairement la chape de plomb du début. Et pourtant, malgré ses qualités indéniables, il manque donc une moitié au film qui oscille entre recherche artistique et entertainment édulcoré. Hésitant entre un Paranormal Activity où l’on ne voit quasiment rien et de l’horreur plus traditionnelle où le gore fait des irruptions, le film ne se décide pas pour l’un ou l’autre, pas plus que pour la voie qu’il commençait à suivre. D’une frustration bénéfique d’être laissé dans le flou au départ, on en vient finalement à celle de ne pas avoir de conclusion. La promesse lancinante des premiers instants échoue à si peu. De plus, si le huis clos est bien mené – sans qu’on le remarque trop donc – et si notre rapport aux images et à la violence est bien questionné, tout comme les soucis d’un ego devant trouver ses limites, tout cela n’a pas véritablement d’issue non plus. Le grand final serait-il le jugement du réalisateur quant à la violence en image ? Plus que douteux. La mythologie de la déité mettrait-elle en garde contre un manque de distanciation d’avec le visuel ? Possible, surtout pour les enfants, mais le film ne convainc pas une seconde de ce côté ci. L’hésitation demeure donc, le flou s’installe mais pas celui qui aurait dû être, pas celui d’un univers fantastique épais et abouti nous laissant pantois. Non, plutôt celui d’un film qui ne fait pas assez dans la subtilité et trop dans le divertissement tout en souhaitant gagner sur les deux tableaux. Dernier point qui, personnellement, m’a intrigué : comment se fait-il que le chercheur universitaire ne soit, lui, pas soucieux de sa sécurité ? Selon la logique du film il devrait lui aussi considérer l’option d’un exorcisme… dans l’hypothèse où cela aiderait en quoi que ce soit bien sûr.

En définitive, après deux premiers films qui étaient tout juste corrects mais n’ont poussé personne à se tatouer  »Derickson » sur le front (L’Exorcisme d’Emily Rose et Le Jour où la Terre s’arrêta), sa dernière production relève le niveau. Le réalisateur joue d’une alliance gagnante sans pour autant briller ainsi qu’il lui était permis. Toute la production aurait gagné à rester plus ancrée dans la réalité et à jouer avec l’esprit des personnages comme des spectateurs plutôt que d’user de vieilles ficelles assez usées. Scott Derickson dit lui-même qu’il a voulu respecter les codes du film d’horreur car : « Tous ceux qui paient pour aller voir un film d’horreur le font pour éprouver (…) un sentiment d’angoisse pure, dans un cadre rassurant (…). Du coup, mon principal objectif était de réaliser le film d’horreur le plus angoissant possible ». Dommage, le cadre aurait été subtilement remanié, cela n’en aurait été que meilleur. Cependant, maintenant que vous en êtes informés et si vous n’attendez pas d’être soufflés par un chef d’œuvre au point de vous réveillez sur les pentes himalayennes, Sinister reste profondément perturbant. Vous ne regarderez plus vos écrans de la même manière et vous ne regretterez pas cette séance, lumières éteintes, en pleine nuit.

Ou peut-être que si.

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