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"Don't pay any attention to the critics – don't even ignore them." Samuel Goldwyn

N’est pas Bond qui veut ?

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Il a été possible, pour tout un chacun, de lire de-ci de-là des avis, critiques et autres opinions sur le dernier opus de la longue, très longue, saga James Bond. En comparaison de ce qui a pu être écrit au fil des pages et hyperliens – ainsi que de tous les si délicieusement déliquescents jeux de mots des titres – je crains que ces quelques paragraphes ne fassent un peu tâche. Non pas que la critique ait pu être unanime. Non pas, non plus, que je sois en désaccord avec l’ensemble des arguments là dehors, une fois sorti de mes pages douillettes. Simplement, bon nombre des propos tenus et des qualités attribuées au film me semblent usurper leur titre. D’un autre côté c’est potentiellement la force de ce film que d’être aussi ambivalent et de susciter tant de débats entre fanatiques acharnés. Sa force ou bien au contraire son plus gros talon d’Achille, rendant bancale et hésitante une machine de guerre supposée bien huilée.

Pour lequel penchez-vous ? Je ne suis personnellement pas encore décidé mais ces lignes, et ce que je vais y proposer, m’aideront peut-être, qui sait.

C’est à croire que la fosse du film dit meta est vraiment l’endroit où placer son œuvre en ce moment. Comme si faire un bon film ne suffisait plus, beaucoup de productions prennent de la hauteur – quoique parfois creusent leurs tombes. Elles tentent tant bien que mal de jeter un regard plus ou moins renseigné et de qualité sur un genre, un univers, une saga, etc.

Pour ce qui est de la saga des Bond, il y a de quoi faire avec vingt-deux films présidant à cet épisode anniversaire. Et de fait, un demi-siècle ça se doit d’être dignement fêté, merde ! Pour le coup il fallait, en plus, ramasser à la petite cuiller l’échec cuisant de l’opus précédent et un agent doublement blessé dans son orgueil. Je sais, je sais… le jeux de mot hasardeux m’a l’air d’être contagieux. J’ai dû choper ça en Bond-issant de site en site pour glaner d’autres avis. Oh my glob, ça s’aggrave… d’accord j’arrête.

Bref, il y a énormément à faire pour rendre justice à une saga qui, bien que de facture assez moyenne dans l’ensemble, a construit un mythe devant être salué en tant tel. Enfin, s’agit-il d’un mythe ou plutôt d’un stéréotype commercial magnifié ? Sachant que mes articles peuvent, en général, tenir la comparaison avec les cinq milles volumes de l’encyclopédie Universalis, j’éviterai de tenter de répondre, minimisons les digressions.

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On appelle donc un Sam Mendes à la rescousse de l’icône so british du cinéma américain, allez comprendre. Plus rompu à l’exercice du drame psychologique (American Beauty, Les Sentiers de la perdition, Les Noces rebelles), il est désormais aux commandes de cette super-production, plus énergique depuis l’arrivée de Daniel Craig dans les habits de James Bond. Il y a de quoi être interloqué, perplexe, dubitatif, et tout un tas d’autres adjectifs d’une précision douteuse. En quoi un réalisateur, qui a su briller dans la maîtrise de films où le combat se fait avec soi-même, mettrait en valeur une saga d’artifice, d’explosions et de gadgets ? Mais après tout, en y réfléchissant, c’est peut-être bien ce qu’il manque tant à la saga Bond pour en faire de grands films et non plus un exercice récurrent et codifié, sorte de marronnier du cinéma. Une approche différente, plus de profondeur à des personnages qui en ont trop souvent manqué, voilà peut-être le nouveau souffle pour pouvoir boucler un siècle entier avec notre bon vieux pote James – oui, je me permets cette familiarité, le connaissant depuis ma naissance ou presque je peux me le permettre je crois, sacré James. Il est vrai que le clinquant, les paillettes, l’exagération, les excès et tout ce qui va avec ont toujours en partie fait corps avec la saga, faisant par ailleurs son charme. Pour autant, effectuer un pas de côté et reconsidérer la chose devient presque une question de survie après tant d’années. Le choix n’est donc pas si absurde. La mécanique mise en place semble même fonctionner au cours du premier quart du film. Cependant, ce n’est pas un grain de sable qui vient s’y glisser mais plutôt plusieurs plaques tectoniques. Revisitons ensemble ce beau showroom bien décoré pour y relever les pires bavures qui font de ce film une production, au mieux, acceptable. Si vous voulez bien me suivre ; ou si vous êtes tellement enragés – avec la bave aux lèvres – par cette phrase que vous ne pouvez vous empêcher de lire ce qui va suivre et d’ensuite commenter compulsivement pour faire valoir votre sensibilité toute personnelle, dans le respect, l’amour et l’absence de cris à votre écran, qui ne vous a rien fait, lui.

Tout d’abord, d’un point de vu global et pour ce qui est du positif, c’est définitivement un virage risqué qui a été pris. Rompre radicalement d’avec la traditionnelle recette, qui a toujours rendu la saga rentable, c’est volontairement se mettre dans le coin d’une pièce remplie de pièges à loup. La tentative de traversée est du coup plutôt périlleuse – mais juste un peu. Sam Mendes s’emploie donc à déployer tout le vocabulaire cinématographique qu’il maîtrise tout en apprivoisant la réalisation de film d’action qu’il  »découvre ». Il construit des ponts vers le passé – de la saga comme des personnages – fait se fondre d’anciennes scènes au sein d’une nouvelle intrigue, craquelle l’armure, revisite l’approche, questionne l’héritage, la légitimité, la conscience, la parenté. Bref il virevolte entre la psychologie qui lui est chère et l’action qui lui est imposée, semblant, en définitive, à l’aise sur les deux terrains. Il déclare lui-même vouloir revenir à des basiques du genre – parce que oui James Bond est quasiment un genre à part entière, depuis le temps – mais abordés différemment. Une approche nouvelle pour un Bond moderne aux frontières de tout ce qu’il a été. Moins soigné, ayant perdu de sa superbe, manquant de mourir, le flegme de l’éternelle icône britannique peine à se maintenir lorsque tout change autour de lui. Après tout à quoi bon revenir, à quoi bon ressusciter, est-ce vraiment nécessaire ? Les espions ne sont-ils pas des outils de l’ancien temps ? La relève serait peut-être la bienvenue. Q lui-même (Ben Whishaw) est différent, jeune au possible, dans l’air du temps. L’ennemi, de son côté, est invisible, dépassant les compétences de l’agent double zéros ; et quand il ne l’est pas il se fait tentateur, moitié ténébreuse de ce que James pourrait vouloir devenir.

Et pourtant.

Pourtant Bond ne peut fléchir, qu’a-t-il d’autre que ses valeurs, que lui reste-t-il hormis ce costume auquel il a tout sacrifié ? Chuter, mourir, hésiter, se relever, faire ce qu’à priori lui seul est en mesure d’accomplir : faire face. Il n’a pas véritablement le choix à ce qu’il semble. Alors bien que ses démons et fantômes le poursuivent, bien qu’il ne soit plus à la hauteur et ne puisse même pas toucher une cible à dix centimètres, M le réintègre – cette inconsciente. Enfin peut-être a-t-elle raison puisqu’il remplira le job tant bien que mal, une journée de bureau classique en somme. En tout cas c’est bien un film de fantômes auquel nous faisons face, le retour central de Judi Dench en tant que M, un Daniel Craig marqué et meurtri pour un James Bond en eaux troubles et un Javier Bardem interprétant un Raoul Silva avide de vengeance pataugeant dans ses traumatismes, on ne peut pas mieux faire niveau personnages hantés.

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Tout cela vaut donc la peine de se cloîtrer pour près de deux heures trente dans une salle plus ou moins obscure, devant un écran plus ou moins grand. D’autant plus que pour le cinquantième anniversaire on a droit à un florilège de références issues d’une partie des épisodes antérieurs. Entre les références textuelles plus que soulignées et les clins d’œils via objets, véhicules et autres gadgets, il était nécessaire d’insister, a priori, lourdement. Les fans comme les amateurs un tant soit peu éclairés se plairont à occuper la place de complices pouvant se gargariser à relever la parenté de tel décors et l’origine de telle réplique. Autre atout majeur, tant qu’à parler des scènes et décors, autant parler de leur beauté. Roger Deakins (No Country for Old Men entre autres), directeur de la photographie, accompli un excellent travail qui se couple à merveille à la réalisation, chacun mettant en valeur l’autre. L’arrivée au casino de Macao ; la magnifique scène du building de Shanghai ; ou encore l’approche plus épurée et datée de la lande, de sa défense du manoir et de son bref combat sous la glace. Tout est contrasté, magnifique, précis et dans le même temps assez épuré, sobre, surtout pour un James Bond. Ce retour à la simplicité c’est une approche penchant du côté du western, de leurs propres dires. Cette vision est totalement assumée et réussie par ailleurs plutôt bien. Le clinquant du casino sera un des rares rappels – presque un passage obligé – de ce que fut Bond, le martini à peine effleuré du bout des lèvre puis abandonné résume la chose. En revanche, si la scène se déroulant à Shanghai a été remarquée par tous, à travers le graphisme de ses ombres chinoises, celle qui m’a marquée, le bref épisode sous l’eau, n’est pas vraiment resté dans les esprits. Pourtant, en terme de renaissance, de combat, de retour à la surface, de boucle bouclée avec sa  »presque » mort du début, de  »tunnel de lumière », d’apaisement après l’épreuve du feu, de métaphore du liquide originel, etc… ça se pose là ! Je regrette qu’elle n’ai pas été mieux exploité dans ce temps conclusif qui n’en fini plus.

Saluons donc ce travail esthétique, cette plasticité qui vous caresse la rétine, la cornée et tout le reste, ce travail technique propre mettant en valeur des acteurs justes dans l’ensemble. Daniel Craig, en particulier, n’en fini pas d’être comme de ne plus être James Bond, celui que l’on connaissait, notre bon vieux pote quinquagénaire, et celui que l’on apprend à connaître, cet homme meurtri. On se laisse emporter, on adhère à un Bond plus fragile, plus humain en quelque sorte, plus proche de nous – même si le jour où je survivrais à un métro me fondant dessus depuis le plafond ne me semble assez éloigné.

Seulement, quelque chose devait finir par clocher. Les plus attentifs d’entre vous – et je sais que ce fut un tour de force – auront remarqué que je n’ai pratiquement que fait l’éloge de ce film jusqu’ici. Et pourtant, je le disais tout juste acceptable deux paragraphes plus haut ! Il se peut que je perde la logique la plus basique. Ou alors que Mendes ayant esquivé les pièges à loup tel une ballerine en puissance n’ai pas vu la falaise derrière, les pieux en bas, le champs de mines les jouxtant, la poix bouillante répandue ensuite et les crocodiles se délectant des restes… parce que oui, un crocodile, ça adore ce petit assaisonnement à la poix qui reste sur la langue.

Si l’on reprend ses atouts principaux, le film est donc beau, propre, bien exécuté, simple, éventuellement trop, simple. Il est honnête, pas dégueulasse, ne fait pas tâche dans le panorama actuel et se démarque même d’une courte tête. Mais il se foire tellement sur le fond qu’on ne peut honnêtement en dire plus de bien. Pour une super-production à plus de 200 millions de dollars, ça la fou mal. Descendons dans le terrier du lapin expliciter tout ceci.

Premièrement il est relativement appréciable de vouloir travailler la psychologie des personnages, de leur donner plus de profondeur, des névroses, un côté moins kitsch, plus noir, plus contemporain d’une certaine manière. Même si cela va à contre-sens d’un Bond des apparences vendant du rêve, tant pis pour ceux qui le regrettent. C’est certes une négociation qui s’opère mais il était temps qu’elle advienne en l’occurrence. Qualifier par certains de film  »passage »,  »palier » ou encore  »d’entre deux », c’est une nouvelle identité qui se dessine pour la franchise, identité qui survivra ou décédera dans d’atroces souffrance d’ailleurs.

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Le problème ? Les problèmes, plutôt ? Avant tout, cette fameuse approche psychologique ou pseudo psychologisante. Employer à grands coups de marteau les concepts d’un freudisme basique ne fait pas de vos protagonistes des puits de complexité, des abîmes de richesses et de trésors infinis à découvrir. Me reste sur le nerf optique un goût fade, une quasi platitude. Je souligne ici le  »quasi » puisque ce n’est pas complètement le cas, évidemment. Mais il m’apparaît que le film se prend pour plus grandiloquent qu’il n’arrive à l’être, plus intellectuel et plus délicat, se rêvant vitrail et se retrouvant verre de cantine scolaire. Le film meta c’est bien, mais c’est casse gueule ! Et quand on ne joue pas la carte de la dérision comme dans La Cabane dans les bois, sujet de ma précédente critique, c’est d’autant plus risqué. Terrain par ailleurs encore plus glissant pour le méchant de l’histoire, devant de surcroît faire concurrence à tout un genre, à son lourd héritage.

Beaucoup ont trouvé Javier Bardem excellent, au niveau d’un Heath Ledger de la grande époque – enfin de la seule que ce dernier ait connue malheureusement. Et il est vrai qu’on se laisse en partie séduire par ce phénomène jouissif, déviant, dégoulinant au sens propre autant que figuré. Il charme par son apparence ridicule, il emporte l’adhésion par son pragmatisme décalé et nous achève par sa folie. Mais étrangement, il sonne faux, le blond peroxydé ne prend pas et déteint, tout se décale. Ce qui se voulait des morceaux d’anthologie se congratulent de leur propre écriture. Passant à côté du film comme un arlequin déréglé, Raoul Silva ne sera pas le grand méchant au service d’un grand film. Il ne sera pas cette Némésis haïssable et fascinante. Il ne restera qu’une distraction agréable, un insecte agaçant que Bond se doit d’écraser. Bouffon parodique dans une production sérieuse, il détonne, flirte avec le reste du film, ne restera pas en mémoire – si ce n’est pour sa coupe de cheveux et son look digne d’un Austin Powers. Il n’est que l’ombre d’un Joker qui fait maintenant école et que tous veulent égaler. Mais honnêtement, il y a tellement de manières d’être horrible et détestable ! S’il n’existait que le fou de Gotham pour rendre un film excellent, l’avenir du cinéma se dessinerait comme bien triste.

C’est d’ailleurs en cet ennemi que se retrouvent les trois autres défauts majeurs de l’œuvre. En lui ou lui étant simplement reliés, ces défauts ne laissent de Skyfall qu’une carcasse émaciée, celle de la technique déjà soulignée par mes soins et d’autres avant moi. Après une psychologie apte à impressionner un poney malade, et à l’image de son méchant attitré, le film se prend trop au sérieux. Voulant impressionner et ne laisser aucune alternative au spectateur que de tomber de son fauteuil, de reconnaître l’intelligence des références, souhaitant flatter sa culture, faciliter son adhésion, le tenir par la main, il se perd dans sa propre façade. Les blancs avant ou après des répliques reprenant d’autres opus, les temps pour bien appréhender les ressemblances possibles, la simplicité recherchée. Tout cela déconstruit ce que nous connaissions de James Bond et dans le même temps ne parvient pas à remplir le vide. Peut-être la faute revient-elle à la démarche  »anniversaire » mais rien n’est moins sûr. On peut d’ailleurs faire un reproche supplémentaire en voyant dans la succession de lieux , de ces diverses tableaux plus ou moins hommages, de simples épisodes successifs indépendants ou presque. S’installe un rythme subtilement saccadé, ruinant un peu plus la notion d’ensemble solide qui serait davantage salutaire. La scène finale enfin, dégouline d’un sérieux et d’une sobriété assumés mais ne menant nulle part. Ni vers de l’émotion, ni vers de l’analyse, pas même vers de la perplexité. Uniquement nulle part. Le western ne prend pas et semble bien long et désincarné dans ce manoir trop vide car ce n’est précisément pas un western. Même la scène de la chapelle n’émeut pas et semble factice à mes yeux. Entre rusticité et sophistication nous sommes laissés en rade dans la lande, livrés à nous même après avoir été tenus par la main pour admirer le travail graphique et de référence. Dommage.

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Vient ensuite l’aspect technologique. Les menaces ne sont, bien souvent, plus bactériologique ou juste classiquement létale mais bien informatiques. Eh oui mon bon ami, Morgan Freeman trouvant un vaccin au virus Ebola ou une autre saloperie du genre en moins de quarante-huit heures c’est terminé. Beaucoup moins impressionnant mais l’œuvre de hackers d’une intelligence hors normes le danger reste tout autant insidieux. Au fait de ce qui se fait de mieux dans le domaine, ce sont les nerds qui mènent la danse depuis quelques temps maintenant. Ils n’ont pas une faille, toujours un coup d’avance, un matériel plus performant – surtout lorsqu’ils sont méchants – des contre-mesures au reverse engineering, etc. Dématérialisés – la figure du fantôme fait son grand retour – ils effraient. Lutter contre eux requiert des compétences que les agents de la vieille garde ne possèdent pas, la plupart du temps. Il semble du coup impossible de jouer à armes égales et un adjuvant devient indispensable. On pourra penser à Die Hard 4 comme exemple parfait du genre et dans le style saga qui s’éternise. En conséquence, heureusement que Q est là, heureusement que Q est jeune, heureusement que Q ne se fait plus chier à donner des gadgets improbables mais pouvant sauver la vie de Bond. Non, c’est maintenant un nerd à temps complet, nouvelle compétence indispensable de ce siècle. Mais avant tout, heureusement que le cinéma fait ce qu’il veut, particulièrement lorsqu’il s’agit de technologie.

Vous me direz, si c’est pour que ce con de Bond abandonne son flingue super personnalisé dès la première baston il a bien raison, Q. Par contre, lorsqu’un film se base sur du hack informatique et se prend, qui plus est, au sérieux, il faut assurer un minimum derrière. Disons que la crédibilité reste malgré tout plus où moins importante, spécialement lorsque c’est tout ce qui reste au film après sa photographie et son jeu d’acteur. Malheureusement, pour cette fois-ci c’est raté.

Avant tout, autoriser la directrice du MI6 à conserver et réutiliser le même ordinateur portable dont on sait qu’il a déjà été compromis c’est plutôt louche. Mais bon admettons, ce n’est pas le même et Silva a réussi à rentrer de nouveau à l’intérieur d’un modèle similaire. Laissons leur ceci.

Ensuite, Le bon vieux Raoul fait tout bonnement exploser l’étage principal du MI6. Pourquoi pas. Mais par le biais d’un piratage informatique ? Vraiment ?! D’accord on arrange les choses pour le cinéma mais pour rendre une explosion de la sorte crédible ça en devient presque aberrant. Il faudrait d’abord que le système de gaz soit contrôlé par ordinateur – ce qui n’est déjà pas fréquent –, puis que ce terminal soit connecté à l’internet – bah oui c’est courant de vouloir contrôler le débit de gaz depuis chez soi quand on bosse au MI6 – et pour finir, que la seule sécurité soit le système qui subi le hack, sans sécurité physique, valves ou vannes de fermeture automatique d’urgence en cas de dysfonctionnement, non-contrôlables par le net bien sûr. Mais surtout il faudrait que quelqu’un s’allume une putain de clope dans un bâtiment administratif public qui a l’air pas super occupé et où il est interdit de fumer. Bon admettons que cela arrive tout de même, qu’il y ait une autre source d’ignition et que tout pète. Ce qui en revanche laisse encore plus à désirer c’est bien l’instant de gloire du tout nouveau Q !

Il souhaite décrypter les données de la machine de Silva pour leur donner tout accès à ses informations et prévenir tout dommage supplémentaire. Si l’on ne prend pas en compte l’aspect réticulaire aberrant de ce qui apparaît sur le grand écran au lieu de simple lignes de code – après tout il faut bien donner de l’esthétique à cette démarche barbare – ; les quelques phrases la plupart du temps inexactes ou parcellaires que prononce Q pour ce qui a trait à l’informatique ; et le fait que la protection, ou le malware qui en fait office, se déploie en une carte parfaitement exacte et lisible où ils pourront suivre la progression de Bond aisément ; si on laisse tout cela de côté donc, Q branche tout de même en dur (par un lien physique) le laptop d’un hacker de génie, connaissant le MI6 par cœur, lui faisant ainsi presque cadeau de tout leur système. Bien joué Q ! Enfin pour parfaire le manque de crédibilité technologique et du méchant, avez-vous déjà vu une salle de serveurs surpuissants ? Et maintenant vous rappelez-vous de la salle de serveurs que Silva possède sur l’île ? Un super-ordinateur de la sorte, en plus d’avoir l’air plutôt ridicule, grillerait en moins de deux sans contrôle de la température, de la poussière ni protection pour les composants. Et puis ayant vu le dernier supercalculateur français, Curie, ses 1,359 pétaflops et ses rangées de serveurs en actions, ça consomme énormément d’énergie et fait énormément de bruit ! Là, il est possible de discuter tranquillement en se touchant la cuisse sur une île déserte avec certainement un petit générateur à essence qui traîne… D’accord, d’accord, j’ergote et fais œuvre de mauvais esprit mais se réclamant d’un univers réaliste, contemporain, à la pointe de la technologie, cela ferait du bien de voir un peu de cohérence d’ensemble dans cette production.

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**La partie qui va suivre recèle, plus que les autres, des spoilers importants. Si vous n’avez pas vu le film, vous ne devriez pas continuer. Enfin… sauf si vous adorez connaître tous les détails d’une œuvre avant de l’avoir vue, chacun ses loisirs. Je vous encourage cependant vivement à y revenir après l’avoir vu en tout cas !**

Mon dernier point d’achoppement avec la critique la plus répandue, ou d’ailleurs l’absence de critique à ce sujet sauf rares exceptions, c’est le traitement de la femme dans cet opus.

Les James Bond ne sont généralement pas connus pour leur militantisme féministe poussé. Ce serait même l’inverse la plupart du temps même s’il a pu voir certains films plus nuancés. Cependant ici, la pauvre Bérénice Marlohe, dont on était absurdement mais patriotiquement fier, concoure à une image peu flatteuse de la place de la femme. Il en est de même pour Naomie Harris et Judi Dench, ne nous trompons pas, mais le sort de l’actrice française m’a tout particulièrement choqué de par son traitement.

Rencontrée au casino par un Bond à peine remis de son expérience de mort imminente, elle confie à notre espion que son patron, et  »propriétaire », est d’une rare violence et cruauté. Remarquant un tatouage sur le poignet, que notre expert reconnaît comme une marque d’esclavage sexuel, le personnage de Séverine, ébranlée, lui confie que depuis très jeune elle s’est faite violée avant d’être  »secourue » par son ennemi. Elle gagne donc définitivement au change… c’est ironique hein… La scène du casino se clôt après quelques péripéties à la suite de cela. Que fait alors notre cher Bond, en retrouvant la belle sur son bateau pour rejoindre l’île du docteur Silva ? Après deux secondes d’exploration des lieux il la rejoint dans la douche sans préambule ni explications. J’ai pu lire que Mendes faisait là un traitement sobre du classique de la  »scène de la douche ». Et en effet, on ne voit pas de nudité explicite et ce genre de scène a évidemment été vu et revu. Pour autant il y a manière et manière de le faire. Une femme qui semble fragile et qui a été violentée toute sa vie ne réagirait certainement pas de la sorte si un homme entrait nu dans sa douche, sans prévenir, tel un vulgaire violeur. Quand bien même elle réagirait ainsi du fait d’une  »docilité » et d’une  »habitude » induites, il en profiterait éhontément de manière complètement amorale ! De plus pour le côté farouche et dangereux des James Bond girls on repassera. Je ne dis pas que la scène n’aurait pas pu rester telle qu’elle est mais rien ne nous étant dit entre le casino et cet instant à propos de leur relation, cela tombe comme une perruque sur une goutte de soupe.

Si on opère ensuite une ellipse narrative et que nous sautons directement au défi de tire sur jeune fille attachée à un rocher, là encore… WTF ?! Non seulement Bond va se servir de la diversion faite par la mort de la belle pour se défaire de ses adversaires mais qui plus est, la seule réplique qu’il aura pour cette pauvre fille est  »Quel dommage de gâcher un aussi bon whisky ». Je concède qu’il serait possible de dire qu’il use de cela pour déstabiliser l’ennemi – même si ce dernier n’a pas vraiment l’air profondément déstabilisé – ou encore que ce n’est que de l’humour. Mais ce genre d’humour pour une femme qui a seulement trois scènes et se fait martyriser du début à la fin c’est d’un goût plus que douteux. On peut comprendre que le méchant soit un salaud, c’est le but, mais que Bond s’aventure sur ce terrain me fait grincer des dents. D’autant plus lorsque la discrimination dite  »ordinaire » entretien nombre de préjugés absurdes en place. Traitée comme une anecdote, un prérequis d’un 007 d’avoir sa James Bond girl sexy, Bérénice Marlohe aurait dû taper du poing pour au moins castrer Silva au passage. De plus, Bond aurait pu venir à bout des ennemis un tout petit peu plus tôt et la sauver, rien ne l’en empêchait en apparence.

J’ai pu également lire que la véritable James Bond girl serait alors Judi Dench en M, ce qui est vrai pour partie. Mais ce personnage est tellement creux que ça ne change pas grand chose. D’autre argueront que c’est Silva et sa remarque gay-friendly qu’un Bond décomplexé accueille avec répartie. Alors que tous se focalisent sur l’avancée qu’une seule et unique remarque du genre représente – bien que le thème gay était déjà apparu d’autres films de la saga – ils oublient bien vite le sort de la gente féminine dans l’histoire. À quoi bon faire un bon mot en faveur de l’acceptation plus large de l’homosexualité si le seul agent de terrain (Naomie Harris/Eve) est rétrogradée pour incompétence et sans cesse dénigrée pour finir par dire se sentir mieux à la place de  »secrétaire ». À quoi bon, également, lorsque M connaît un sort funeste et qu’un homme revient aux commandes après que la femme ait, elle, foiré dans les grandes largeurs. Ce qui explique aussi pourquoi je cherche plus de raison d’en vouloir à cette production, c’est que je n’ai vraiment aucune sympathie pour des œuvres qui restent à ce point rétrograde. Enfin, encore plus que d’autres j’entends.

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En définitive – oui j’arrive au bout, il serait temps – je souhaite revenir sur un dernier propos récurrent de claviers en claviers et sous les plumes de beaucoup.

C’est quoi ce bordel avec The Dark Knight Rises de Christopher Nolan ?! Vous vous foutez de moi ?! En quoi le parallèle et l’influence sont si évidents et pourquoi Mendes aurait forcément utilisé ce matériel pour faire son film ? En quoi ce n’est pas l’influence d’une époque et de tout un héritage ? Même s’il a bien pris une parcelle d’inspiration là, les similitudes seraient un héros torturé qui ne sait plus ce qui le défini et ce qu’il doit faire, qui disparaît et que l’on croit mort pour finalement revenir plus décidé que jamais, le tout dans un contexte urbain. Hors, si l’on suit ce schéma, excepté le mythe du méchant se voulant, dans beaucoup de productions récentes, calqué sur le personnage tenu par Heath Ledger dans l’opus précédent du chevalier noir, je ne vois pas de parallèles à ce point évidents. On peu en effet voir quelques similitudes. De là à parler d’inspiration définissant en quoi que ce soit l’œuvre c’est sûrement s’aventurer trop loin.

Déjà, Gotham est loin d’être un environnement faisant écho à la réalité brute d’un James Bond même si le réalisme est largement conservé. Il y a des technologies incroyables, du fantastique, des nuances inexistantes dans le Londres que l’on connaît par exemple. Bref c’est une ville de fiction, plus précisément, une ville de super-héros. Ensuite si n’importe quel héros torturé, supposé mort et revenant fait l’affaire, je propose que Mendes ait en fait prit comme exemple Anakin Skywalker qui a de sacré problèmes de parenté, est pas mal névrosé et fait un retour plutôt remarqué d’entre les morts à coups de respirateur bruyant. Tant qu’on y est, je trouve la dernière longue partie de la lande très similaire à Valhalla Rising et je me dis que Daniel Craig a tout à fait cette aura de Viking muet et balafré. Pour le coup, ça, ça ajouterait beaucoup de profondeur au film, peut-être un peu trop cela dit. Et puis d’ailleurs, allons-y, n’importe quel super-héros fera l’affaire du moment que le traitement qui en est fait est un peu sombre. À chaque fois dans un comic-book, vient le moment où ils pensent tous à raccrocher et ont quelques soucis avec leur double identité après tout. Il faut arrêter de prêter des influences directes trop fantasques si elle ne sont pas plus qu’explicites et/ou renvoyant à une œuvre maîtresse aux fondements d’un genre ! Ce n’est pas une règle systématique mais en l’occurrence je trouve cela aberrant ici.

Ça y est, me voilà arrivé au bout de cette critique et dans le même temps revenu au début… ouah le cycle perpétuel… j’ai une telle profondeur de réflexion… je devrais sûrement réaliser le prochain James Bond et inclure un peu d’œdipe en prime. Trêve de moquerie, j’en suis bien revenu à mon constat de départ d’un film acceptable, mais pas d’un chef d’œuvre et, d’une manière à nuancer, pas non plus d’un bon Bond. Certes le changement d’approche est intéressant et évite un nouveau redit mais il se plante en beauté sur trop de points pour être autre chose qu’un beau tableau, qu’un objet esthétique comme ce Bond assis sur un banc au milieu d’œuvres d’un autre temps. Dépoussiérée, la franchise a maintenant besoin d’un gain en qualité substantiel sous peine de ne pas vivre une seconde fois ; de ne pas être éternelle à l’image des diamants ; de ne pas retrouver son œil doré ; de ne plus revenir du froid ; de ne pas réaliser une opération du tonnerre… enfin peu importe celui que vous préférez, choisissez.

En guise de conclusion, je dirais qu’il faudrait peut-être aller se plaindre à Ian Flemming pour les aspects macho ou d’un autre temps de notre espion britannique. Mais quitte à revisiter le personnage autant se débarrasser de cela aussi, James a, selon toute probabilité, un cerveau et peu apprendre et évoluer.

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