CritiCluster

"Don't pay any attention to the critics – don't even ignore them." Samuel Goldwyn

Looper et ses petites erreurs de parcours

CritiCluster - Critique Film Science-fiction - LooperLorgner du côté du voyage dans le temps a toujours posé quelques problèmes. De légers paradoxes entre autre… de maux de tête selon les cas. Pourtant, aujourd’hui, cela devient un exercice presque suicidaire professionnellement parlant. Non pas que la tâche de traiter le thème est impossible, mais, non seulement, les ressorts en sont complexes et, de plus, tout le monde attend au tournant celui qui s’y aventurera. Avec un héritage aussi lourd que la saga Terminator, L’Armée des douze singes, la trilogie Retour vers le futur ou encore Star Trek, le Docteur Who et plusieurs autres, la relève s’y risque rarement et souvent avec peu de succès. Soit dit en passant, c’est également du fait d’adaptations moins réussies des multiples théories sur le fantasme du voyage dans le temps que l’on s’attend souvent à des poncifs, des manques, des loupés. En parlant de loupés… – oui, bon, d’accord la transition est pitoyable – venons en à Looper, donc, et à sa manière d’aborder le sujet, mais surtout de s’empêtrer dans le voyage temporel.

Il est indéniable qu’il le fait avec plus ou moins de succès. Plutôt plus que moins d’ailleurs. Mais avant de brosser les pour et contre du film, revenons un instant sur les différentes théories qui existent et leurs façons d’affecter la vie des personnes impliquées. Ce rappel ne va faire qu’évoquer les trois théories les plus utilisées et, conséquemment, vues au cinéma. Ne sera donc pas dressé un état des lieux complet de tout ce que l’on pourrait appeler « voyage dans le temps » – comme, par exemple, regarder un ciel étoilé – mais on s’en contentera, n’est-ce pas ? *Ouiiiiiiiii/ hurlements/foule en délire/vêtements déchirés*

De fait, trois alternatives se proposent à l’apprenti réalisateur, auteur, dessinateur, rôliste, joueur et autres : la ligne de temps fixe, la ligne dynamique, ou le multivers. Dans le cas d’un voyage temporel le long d’une ligne fixe, les actions du voyageur sur le passé ne changeront en rien un avenir qui reste figé. Si la configuration est dynamique, les actions auront cette fois des conséquences sur l’avenir, pouvant créer les dangereux paradoxes dont nous avons tous entendu parler. Mais si, vous avez au moins entendu ces mots une fois… une demi-fois ? Enfin, le multivers suppose que l’action du voyageur temporel créée une ligne de temps alternative à la première, chacune coexistant avec son aînée (leur nombre pouvant être infini et renvoyer au concept de multivers, de mondes parallèles, etc… comme dans la série Sliders par exemple).

Plus concrètement, Bruce Willis était déjà sur une ligne de temps fixe dans L’Armée des douze singes ; Michael J. Fox effaçait sa propre naissance dans Retour vers le futur sur une ligne dynamique ; enfin, les Inglorious Basterds se baladaient dans une uchronie parallèle à notre histoire, ou – de manière plus conforme au multivers – Michael J. Fox atterrissait dans un futur alternatif dans le deuxième épisode de la trilogie déjà citée.

Outre ces théories existent également les deux écoles de ce genre de voyage : l’effectuer en tant qu’observateur externe ou dans son propre corps de l’époque. Mais ce n’est pas le propos ici et il est évident que Looper a opté pour la première alternative.

Ceci énoncé, allons à la rencontre de Joe, « looper » de profession.CritiCluster - Critique Film Science-fiction - LooperQu’est-ce que cet emploi à l’appellation angliciste hideuse une fois traduite, me demanderez-vous ? Oui vous le demandez… avec ardeur même !

Et bien, être un « boucleur » – j’avais prévenu – c’est exercer la charmante occupation de tueur à gage le plus simplement du monde, messieurs-dames. Beau métier s’il en est ! L’odeur de la poudre au petit matin, la drogue, l’argent facile, la violence et les milieux mafieux sans aucune confiance. Le rêve quoi. Cependant la particularité de cet homme de main est, ici, d’éliminer à un endroit donné, selon un timing donné, une cible expédiée depuis le futur. D’où le nom. Nom qui prend encore plus de substance lorsqu’il a pour mission de se tuer lui-même, un soi plus vieux de trente ans, et de « boucler la boucle ». Payé suffisamment pour apprécier les trente prochaines années comme il se doit – avant de décéder lamentablement de sa propre main – le « looper » vit au-dessus de la misère ambiante d’une réalité pas si éloignée de la nôtre. Le 2040 que Rian Johnson propose pourrait être notre avenir ou une uchronie subtile d’une Amérique décadente, roulant enfin en voitures à capteurs solaires – certainement par la force des choses plus que par choix, cela dit. Film de gangsters récupérant une bonne partie des codes y attenant, film traitant de voyage dans le temps ou encore de télékinésie, on peut dire que ce bon vieux Rian n’a pas lésiné sur les grands thèmes. Mais, après tout, n’est-ce pas souvent de cette complexité que naissent les grandes œuvres ? Quoi qu’il en soit, il y a indéniablement de quoi faire dans un film à la fois de science-fiction, d’action, mais aussi se voulant réflexif.

Aller chercher un légitimité et une profondeur sur des sujets aussi complexes à manier relève donc du défi. Et ce n’est pas exactement que le film échoue là où il désire placer ses forces, mais il ne parvient pas exactement à toucher au grandiose.

Le jeu d’acteur, tout d’abord, n’a rien à envier à d’autres bonnes productions. Bien que si je ne l’avais lu ailleurs je n’aurais pu dire que la modification du visage de Joseph Gordon-Levitt avait été exécutée pour vaguement ressembler à un Bruce Willis jeune, l’esthétique reste réussie également. De la même manière, l’ambiance, la photographie ou les décors n’ont pas non plus à pâlir d’une sobriété et d’une contemporanéité légèrement altérées, dérangeantes. En somme, ce film de gangsters – « subtilement » envahi par le voyage dans le temps ou les pouvoirs télékinésiques – charme. Il le fait de belle manière. Mais il le fait trop artificiellement tout à la fois.

Si l’idée de la boucle temporelle de la vie du tueur à gage est plutôt séduisante ; si elle s’inscrit dans l’idée d’une ligne de temps dynamique, celles de réalités parallèles ou divergentes le sont bien moins sur certains points.

On peut constater assez rapidement dans le film que ce qui arrive au soi du passé se répercute sur le celui du futur, notamment par des messages transmis de manière… originale. Petit indice, couteaux et autres objets tranchants sont en jeu. Pour autant, lorsque, formellement, le film paraît maîtriser les codes du déplacement temporel, il est en fait assez gourmand. Il s’essaie à utiliser celle de la boucle temporelle – de manière assez cohérente avec le titre, heh – mais choisit la facilité tout en s’embrouillant seul dans son coin avec les autres formes de voyage.

Je m’explique. Enfin… j’essaie.

Le « looper » revient dans le temps et se fait descendre par/s’échappe face à son jeune lui-même. Ce qu’il advient du jeune « looper » influe sur l’avenir et certains « parrains » du futur sont eux-mêmes revenus dans le temps pour garder le contrôle sur leurs troupes des deux côtés du tunnel. Les personnes que Bruce Willis envisage d’éliminer changeront, elles aussi, par leur disparition ou non, l’avenir. Dans le même temps, la vie de Joe âgé s’est déjà déroulée et modifier le passé engendrerait encore une autre réalité parallèle (lorsque les deux acteurs jouant le même personnage s’affrontent à la même époque, nous en sommes déjà à deux boucles de temps différentes). Enfin, une part du débat autour du film gravite autour de l’inéluctabilité des choix effectués, une sorte de destin implacable et donc de déroulement imposé dont la clef ne nous est donnée qu’à la toute fin. D’une ligne de temps fixe en somme.

Nous voyons bien que plusieurs théories en viennent presque à se contredire, malheureusement, pour aboutir à cette morale de  »vos-choix-sont-vôtre-et-vous-n’êtes-pas-prisonnier-d’un-destin-donc-c’est-trop-super-soyez-gentils,-héroïques-et-braves ». Le voyage temporel ne devient alors qu’un outil au service de cette démonstration, l’antithèse du message voulu. Pour « simplifier » cela, nous pourrions dire que c’est en déjouant une ligne de temps fixe par une boucle dynamique que le personnage de Joe fait passer le message voulu dans le scénario. Le bon vieux « échappe à ton sort funeste » en gros.

Ainsi, si les actions de Joe influent sur l’apparition du « Faiseur de pluie », il semble qu’il n’a qu’une solution pour éviter cela, la plus dramatique bien évidemment. Sachant par ce sympathique Bruce que le futur n’est pas joyeux-joyeux, il ne peut en aucun cas ne pas intervenir, bien sûr, sinon où est le héros?! Ce ressort final est, évidemment, utilisé pour garantir l’émotion et souligner ce caractère héroïque de Joe, acquit par la force des choses. Cependant, si ce dernier n’avait pu empêcher son double d’arriver à ses fins, le film suggère que l’histoire se serait répétée à l’identique ! Pourtant, sachant l’avenir par un lui-même plus âgé – dans ce qui est déjà une deuxième boucle parallèle où il ne se tue pas – Joe aurait pu intervenir auprès du « Faiseur de pluie », n’aurait pas forcément fait les mêmes choix de vie que ceux relatés par Bruce Willis, et ainsi n’aurait pas abouti au voyage temporel qui fut le sien. Le manque de possibilités s’il échouait n’est donc pas si évident que le film veut le suggérer. L’avenir sûrement pas si sombre.CritiCluster - Critique Film Science-fiction - LooperTout cela sans parler des paradoxes bien sûr ! Parce que là…

Bruce étant déjà mort une fois par la main de Joe, jeune, il revient ensuite dans le temps. Mais se faisant, il se rencontre lui-même et va très probablement empêcher le voyage dans le temps qu’il vient d’effectuer par son intervention. Il n’a pas d’autres choix que de le faire pour changer son histoire mais annule cette dernière au passage… paradoxal au possible !

Encore plus dans le détail, Bruce Willis intervient dans le passé pour préserver le peu de bonheur futur qu’il a pu, enfin, obtenir. Or, ce faisant il met en péril sa rencontre même avec cette femme qui l’a libéré, sa mémoire, ses trente dernières années et donc… à quoi bon ?! L’entreprise même est vaine (hormis un sacrifice a priori désespéré pour éviter le terrorisme futur sans aucune garantie de résultats) surtout que – spoiler ahead, enfin… encore plus que d’usage – le fait que ce soit lui-même qui, par son voyage dans le passé, engendre ce « Faiseur de pluie » larvé confirmerait que tout est écrit et inéluctable dans cette ligne de temps fixe ! La fameuse clef finale que j’évoquais plus haut. N’aurait-il pas alors été préférable de s’en tenir à avertir Joe dans ses jeunes années et de créer une petite « inception » (pour inclure Nolan… c’est tendance en ce moment) ?

En somme, ce que je cherche à démontrer – en démêlant les intrications complexes de cette production – c’est la superficialité et, comme je le disais, l’artificiel de tout cela. Comme beaucoup de critiques l’ont, très justement, souligné, Rian Johnson construit un casse-tête élégant, sobre et léché, maîtrisé dans l’ensemble – en dehors de toutes ces histoires de voyage dans le temps – ainsi que poussé esthétiquement. Ce qu’il oubli de faire, en revanche, c’est de ne pas trop se flatter lui-même ni le spectateur. Quand Libération salue un mécanisme de palimpseste, que CinéObs reconnaît la démarcation d’un certain style, fût-il brouillon, on ne peut passer à côté de certains faits. Celui de l’action comme choix facile, d’un film sur rails et d’arrangements au service du scénario desservant le reste, profondeur des personnages comprise. Se voulant un blockbuster intello et original, il en vient à oublier une part importante de l’émotion et garde à distance un spectateur qui ne peut entrer dans ce film que par son côté « technique ». Pour résumer la chose, Looper pourrait être réduit à la montre gousset de Joe, mais dont nous verrions les rouages. L’objet est beau, la mécanique bien huilée mais le tout reste relativement hermétique et transparent, allant jusque se prendre les pieds dans ses propres paradoxes. Résoudre cet imbroglio de thèmes par des choix douteux et un semi-twist final relève donc de la déception alors que la promesse sur le papier tenait la route mieux que beaucoup de films récents.CritiCluster - Critique Film Science-fiction - LooperEn définitive, le film ne tombe pas dans la facilité – loin de là –, sort de l’ombre de ses aînés, reste réussi, plaisant dans son ensemble, utilise de manière intelligente l’histoire culturelle et cinématographique américaine, revisite certains clichés dans cette optique, a un univers crédible, dérangeant, d’action comme d’anticipation ; oui, il fait tout cela. J’en suis sincèrement ressorti pour une grande part contenté, en amateur de science-fiction éclairée. Mais dans le même temps déçu de cette fermeture, de ce verrouillage et d’une sensation de huis-clos temporel un peu rouillé lorsqu’on en gratte le vernis.

Dans une moindre mesure, petite remarque sur la femme forte jouée à l’excès par Emily Blunt. Elle se doit évidemment d’être une mère, qui plus est sauvée par l’homme viril de service et ayant pour force majeure de couper du bois (elle n’arrive pas à utiliser le fusil que l’on voit à l’image par exemple). Un peu limité. Les autres femmes visibles sont soit serveuses, soit prostituées ou encore uniquement un mirage d’une muse salvatrice à venir, simple souvenir dans l’esprit de Bruce Willis. Tous les « loopers » sont des hommes aux flingues démesurés, tout comme les autres personnages secondaires ou d’action. Certes, la figure de la mère est centrale tant pour Joe que pour Seth, mais le tout reste assez discutable en terme de valeurs et les femmes les grandes absentes de ce film.

Dans son ensemble, Looper reste un bel objet, une réussite et Seth y tient les quelques scènes les plus intenses, selon moi. Bruce Willis, fidèle à lui-même amène de son côté la partie la plus controversée, emplie d’émotions contradictoires. En dehors de cela, les entournures gênent, les engrenages tournent à moitié rond et l’ensemble est cousu de fil blanc. Critikat souligne que Rian Johnson « joue au plus malin, à celui qui connaît les règles et qui crée les siennes », ne perdant pas de temps à rappeler celles du voyage dans le temps, par exemple. Il devrait tout de même réviser sa copie pour livrer quelque chose d’à la fois plus fluide et cohérent. Il est évidemment possible de faire fi de ces histoires de paradoxes ou encore de détails sur la trame scénaristique. Mais user de thèmes aussi inextricables pour en faire les simples outils d’une morale éculée, ça reste douteux, ambitieux, presque prétentieux. Disons qu’il est dommage que Rian Jonhson soit plus un technicien assez consciencieux qu’un artiste laissant vivre davantage son œuvre. Et dommage que sa machinerie l’ait plus fasciné que l’âme de l’histoire contée.CritiCluster - Critique Film Science-fiction - Looper

Navigation dans un article

Ajoutez votre cluster

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :