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"Don't pay any attention to the critics – don't even ignore them." Samuel Goldwyn

Métacritique : comment arpenter le sentier de Wild

Criticluster - Critique Film WildWild est un film étrange. Une production débarquant dans la liste d’œuvres très marquées d’un Jean-Marc Vallée ayant quasiment prémâché aux acteurs de sa précédente mouture leurs deux oscars. Non pas que Dallas Buyers Club manquait de talents côté casting, mais les introspections douloureuses et mélodramatiques de ses personnages constituaient a priori les appâts à statuettes dorées parfaits. Enfin, ça, c’est ce qu’en disent ceux qui se chargent des critiques après coup… ces charognards. Selon eux, ce Wild se trouve souffrir de la même pathologie et s’en sort moins bien que son frangin. Le présent charognard rédigeant ces lignes a un point de vue différant légèrement.

Il est donc encore question de douleur et de voyage intérieur comme extérieur pour une Reese Witherspoon incarnant Cheryl Strayed, une femme pas vraiment la plus chanceuse au monde. Mais ce film n’en devient pas étrange pour cela. Il l’est parce qu’il est confus et c’est ce qui fait sa force. Pas une qualité, postillonne quelqu’un sur son écran CRT ? C’est bien là le débat qui a embrasé la toile au sujet de ces bobines. Enfin qui l’a enflammé. A craqué une allumette. Bon d’accord, rien n’a brûlé autour d’une sortie en salle plutôt discrète. Personne n’a écharpé personne… enfin, a priori. Seul le film a souffert d’une lourde critique et dans le même temps de l’accueil favorable d’un public prit par les sentiments. Pour autant cette critique s’est peut-être fourvoyé dans les faubourgs obscurs de l’exagération. Ils y ont d’ailleurs éventuellement croisé certains blockbusters organisant des réunions secrètes dans des tavernes mal famées.

Ce que l’on peut retenir d’une bonne part des opinions à son sujet est ainsi qu’il est une séquelle à Into the Wild avec moins de grands espaces et davantage de misérabilisme/ pathos.

Criticluster - Critique Film Wild - Reese Whitherspoon

Really?

Tout à fait, le personnage principal de Into the Wild revient dans la peau d’une femme et repart dans la nature à la recherche d’autre chose et surtout de lui-même. Il finira… enfin elle finira du coup, par être adoptée par des loups, se transformer en énorme garou de trois mètres de haut allant sermonner physiquement l’arrière train d’un Dracula version chauve-souris géante. Pour autant qu’une chauve-souris ait un arrière train, évidemment. Ou alors il y a confusion de ma part. Aucune certitude.

En tout cas, comme beaucoup l’ont dit – et sans aucun liens entre les films, ni chauve-souris – il faut reconnaître qu’ils ont en effet beaucoup en commun. De par leurs titres, leur thème, leur quête matérielle – ou plutôt non-matérielle – et surtout personnelle. On se retrouve dans le schéma classique du parcours initiatique en pleine nature, à la découverte du monde, de quelques autres et surtout de soi. Le rapprochement avec le script de Sean Penn n’est ainsi pas fortuit et pour autant les résultats sont loin d’être comparables. Du fait majeur, premièrement, que les personnages ont une légère différence physiologique et – a priori – de genre. Ce qui se révèle comme étant loin d’être anodin. Ensuite, parce que l’abord par chaque cinéaste de ces deux histoires vraies ne pourraient pas diverger davantage l’un de l’autre. Trop comparer le dernier à son prédécesseur – donc Wild à Into the Wild – constitue d’ailleurs l’erreur à éviter. Cheryl strayed partant à la conquête de 1600 des 4000 km du Pacific Crest Trail est forcément différente de ce brave Christopher : de par son vécu comme de son passage vers la fiction.

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Au début ça va toujours bien… au début

Tout d’abord parce qu’il n’est de réelle souffrance que présente dans Into the Wild. Voulant échapper aux pressions et contraintes d’un environnement de nantis – et accessoirement du capitalisme et de la société – Christopher part explorer le monde. Enfin surtout les États-Unis, mais ça revient au même hein ? Galérant, mais pas tant que ça avant d’atteindre l’Alaska, il multiplie les rencontres, mais surtout explore la nature. Il profite de cette déconnexion d’avec le quotidien de beaucoup d’entre nous pour se rapprocher du réel et non de systèmes agençant ce réel d’une certaine manière. Le coup classique du « les-voyages-nous-ouvrent-au-monde-réel-et-on-rencontre-plein-de-gens-géniaux-et-quelques-dangers-pour-faire-bonne-mesure » en somme. Magnifiques paysages et aventure plus ou moins risquée donnent le ton d’un film « bouffée d’air » se concluant en demi-teinte.

Cela nous ramène à Wild. La comparaison est évidente de par les point déjà cités, mais elle s’arrête là. Des paysages, il y en a, beaux aussi, mais selon beaucoup très peu exploités, voire absents au profit du personnage. Se déposséder de ses biens matériels comme Christopher n’est par contre pas une similarité puisque le sac de Cheryl Strayed est au début si lourd qu’il mérite une scène complète expliquant les problèmes de débutante randonneuse à devoir prévoir au plus juste et selon ses forces. La quête personnelle est, elle, bien là, mais elle n’a ni les mêmes origines, ni le même but, ni le même déroulement. De manière – extrêmement – surprenante Chris et Cheryl sont deux personnes différentes, aux vies totalement dissemblables. Si les critiques pourraient rétorqué qu’ils ne faisaient qu’une comparaison due au titre et au thème de l’exploration de soi par la marche et le voyage, il est aussi possible de rétorquer que le « filtre » Into the Wild semble avoir déformé leur perception de Wild. Et pas qu’un peu.

Pourquoi ? Parce qu’ils semblent désirer voir autant de paysages, une exploration de la nature similaire et plutôt lisse, une sorte de parcours incarné sans l’être où il est facile de se projeter, qu’il est simple de faire sien. Peut-être le profil d’une classe sociale aisée pouvant abandonner tout sans pour autant avoir trop de problèmes en amont – comme durant le voyage – parle à davantage de personnes. Peut-être qu’une fin tragique transcende l’ensemble de l’œuvre. Ils apparaissent en tout cas vouloir un Into the Wild 2.0 version féminine… tout en le taxant de l’être, d’y ajouter une tonne de pathos et d’être en plus bordélique et/ou trop systématique au montage. Paradoxal.

Critique Film Wild Criticluster - Reese Whitherspoon

Et parfois le temps s’arrête

Il est ainsi étrange de vouloir ce point de vue éloigné et tous ces paysages alors qu’il ici s’agit d’elle, de Cheryl Strayed, de son histoire, de ses épreuves, de sa vie. Alors même qu’il était question de prendre du recul sur le capitalisme et de contempler une nature que l’on côtoie trop peu aux côtés de Christopher, le projet est là de plonger dans les abysses d’une personnalité complexe, une intériorité palpable. L’on peut y retrouver des échos de soi, se projeter en partie dans ses errements, mais il devient bien moins facile de dépasser sa position de spectateur pour celle de potentiel acteur de l’aventure.

Si l’on pouvait s’imaginer partir dès le lendemain vers l’Alaska en faisant table rase de tout, il est ici question de suivre celle qui doit assumer le sien. Si Christopher avait des « révélations », Cheryl doit davantage « faire le tri ». Si Into the Wild tablait sur la (re)découverte de grandes valeurs éthiques et pas mal de clichés, Wild joue sur les millions de petits conflits personnels et intérieurs (ou extérieurs) de chacun. Si Christopher manquait de passé et de psychologie, Cheryl déborde des siens. Elle sait d’ailleurs pertinemment où elle se situe éthiquement et philosophiquement au travers de son féminisme et de ses épreuves. Ce n’est pas pour autant que cela l’aide à être, à tout affronter au quotidien ou à résorber les blessures d’une vie.

En somme Christopher commence seulement à vivre comme il l’entend dans un monde naturel lui semblant davantage vivant. Cheryl, elle, souhaite continuer à vivre dans cette société qu’elle a quittée, mais a besoin de réparer ce qui a été brisé, de trouver de nouvelles armes, de résoudre ses anxiétés et douleurs. Elle ne se cherche pas autant qu’un Christopher « partant de zéro » puisqu’elle possède déjà toutes les cartes en main. Mais elle doit plutôt remettre de l’ordre, faire la paix avec ses souffrances, avec elle-même.

La caméra se braque donc tout logiquement sur elle, fait de très gros plans, montre ses douleurs physiques comme mentales. Physiques à l’écran, au présent. Mentales en flashbacks, au passé. C’est une intrication des deux qui fait ce qu’elle est, comme pour nous tous. C’est une intrication des deux qui font ce film. Il n’est pas tant la contemplation d’une épopée physique que la reconstruction d’une conquête mentale. Les aléas du voyages n’étant que des récurrences de douleurs passées et les marques dans la chair de l’effort de l’esprit. Si la caméra se fait « doloriste », ce n’est pas un défaut. Le voyage n’est d’ailleurs qu’une contrainte ou un stimulant et non la fin en soi comme pour Into the Wild. Dans ce dernier, les bénéfices de « se trouver » étaient presque un bonus tombant du ciel. Le postulat de départ est inverse dans Wild et le voyage devient annexe. Il est la gâchette déclenchant une situation où il n’y a plus de fuite possible dans la drogue ou les méandres d’une société dégueulant de « loisirs ». Le voyage fait le vide autour pour se concentrer sur l’intérieur. C’est un peu la différence entre les docu-fictions que Disney multiplie et entrer dans la tête d’un des animaux filmés. Du coup, à quoi bon s’attarder sur les paysages dans le second cas sauf si cela affecte la pensée ?

Critique Film Wild Criticluster - Reese Whitherspoon

Quand le hasard fait changer de route sur un coup de tête

Le résultat sur écran restitue d’ailleurs le fonctionnement de la mémoire. D’où la richesse de cette « confusion » et de ces aller-retours « mécaniques » qui en ont désarmé certains. Une chanson sifflée ramène un souvenir, le souvenir une citation, un objet une situation passée. Rien n’est figé, les choses peuvent se répétées, ne pas faire sens, être troubles, surprendre le spectateur devant s’adapter à cette narration. Mais tout se mêle en la personne de Reese Witherspoon jouant à merveille toutes les situations. Loin de porter le poids trop lourd d’une production mal construite, ce film est elle et elle est le film. Tout comme la limite entre son livre autobiographique ayant inspiré l’adaptation et Cheryl Strayed ne peut vraiment être tracée. La forme peut certes être critiquée, mais en l’occurrence rend bien le fonctionnement d’un esprit, les petites voix intérieures pendant chaque action, les pensées, frustrations et la seule compagnie de soi-même.

Peut-être que le livre pas plus que le film n’a cette puissance de dessiner vraiment cette complexité ou d’éviter tous les écueils. L’œuvre reste légère et drôle. Mais peut-être aussi que la synthèse se fait avec le spectateur et varie donc de personne en personne. Il n’était en tout cas pas question ici de filmer un paysage, mais plutôt le chantier bordélique résidant au fond de chacun.

Il fallait filmer et rendre compte d’une intériorité, celle d’une femme plus spécifiquement. Une femme au prise avec les pressions d’une société patriarcale. De bonnes surprises en peur du viol, c’est aussi un parcours féminin et féministe d’une affirmation et résistance très spécifique qui nous est conté. À « simplement » être homme s’ajoute les tensions des oppressions spécifiques aux femmes. Sa mère n’ayant eu l’occasion de se réaliser pleinement, ayant laissé la vie couler, Cheryl recherche autre chose et met ces valeurs en avant.

Il se trouve que, malgré tout, le sexisme la suit jusqu’à une mare paumée en pleine montagne. Elle ne peut – encore – y échapper puisqu’il ne dépend pas que d’elle. Et pourtant, elle résiste à chaque événement négatif avec humour et bon sens… souvent teintés de peur malheureusement. Plus que cela, elle confirme ses engagements par des citations tout du long, faisant sienne des phrases d’écrivains.nes. Elle se reconstruit aussi par le savoir, les livres, l’éducation. Comme avant que sa vie ne déraille. Est donc souligné dans le même temps l’importance de la connaissance, le manque de cette dernière en matière de randonnée la menant d’ailleurs au bord de la mort. Tout comme sa mère qui dit ne pas avoir vécu et s’intéresse trop tard aux auteurs.res ce que sa fille étudiait. Tout comme un certain Chris qui connaissait trop peu la nature en fin de compte. Tous mêlant savoir ce « civilisé » se heurtant au concret d’une nature qui ne « l’est pas ».

Critique Film Wild Criticluster - Reese Whitherspoon

Un dernier effort…

Les principales critiques parlent également d’un excès de pathos, de l’empilement mélodramatique jusqu’à l’écœurement et de l’usage abusif des flashbacks. Le fonctionnement de la mémoire explique en partie les flashbacks. Mais surtout, surtout, semble avoir été oublié que cela s’est réellement produit. Que ce ne sont pas des effets de manche scénaristiques injectant un malheur simulé. Tout le monde ne peut se vanter d’un parcours « brillant » dont Christopher veut justement fuir la fausseté. Même dans le cas ou le script en rajoute côté drames, ce genre d’événements à la chaînes surviennent quotidiennement, parfois à la même personne, parfois dans une même année. Ces personnes peuvent mettre des décennies à sortir la tête de l’eau et crever la surface. Et c’est précisément ce que fait Cheryl Strayed avec une volonté sans faille. Ces vies baignant dans le malheur et les addictions multiples peuvent-elles être taxées « d’empilement de pathos » ? Ont-elles trop de mélodrames ? Est-ce différent lorsque cela est porté à l’écran ? La réalisation pèche peut-être à quelques endroits, mais l’ensemble sonne extrêmement juste, rendant compte de réalités concrètes. Oui, il est toujours possible de faire plus sobre et épuré. Pour autant, les faits resteront les mêmes et c’est souvent les faits jalonnant la vie de Cheryl qui sont accusés d’en faire trop.

L’empathie est donc probablement la qualité première requise pour pouvoir entrer dans ce film qui autrement ne semblera pas nous appartenir. L’aventure n’est pas plombée par les flashbacks, ils en sont bien au contraire l’essence à chaque pas comme pour un.e réel.le marcheur.euse livré.e à lui.elle-même. Ils reviennent à chaque virage, hantant de leurs regrets chaque effort, accablant et poussant à retourner dans une zone de confort. Celle que Cheryl fuit car elle la tuait. Ils sont les briques de l’édifice qu’elle ré-explore et réagence au fil de sa marche. Loin de l’aventure très hollywoodienne, cette marche peut devenir notre marche. L’aventure devenir intime. Les défauts existent de-ci, de-là, la photographie charme sans marquer, les cadres ne sont pas exceptionnels et les dialogues, leur humour ou les situations (et donc en partie le livre d’origine) remportent parfois la mise sur le reste. Mais lorsque l’on atteint le Pont des dieux sur l’épaule de Cheryl, que l’on arrache les dernières pages de son guide, on est, nous aussi, à bout de souffle. Libéré de quelque chose. Et ça, c’est assez rare pour valoir un visionnage.

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… pour mieux repartir

 

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