CritiCluster

"Don't pay any attention to the critics – don't even ignore them." Samuel Goldwyn

Transmetropolitan : journalisme, capitalisme et drogues de synthèse

Criticluster - Critique Comic-book - TransmetropolitanAutant être d’accords de suite : ce comic-book est barré. Aussi imaginatif que débordants d’insultes, c’est au fil de cases borderlines et flirtant avec la démagogie que l’on apprend à détester autant qu’à aimer Spider Jerusalem et ses sordides assistantes. Qu’est-ce que Transmetropolitan ? C’est ce personnage omniprésent, cette ville absolue, une société différente et pourtant curieusement familière. C’est la violence, les mensonges et beaucoup d’un cynisme désabusé. Nombre de lecteurs purs et innocents – ou qui clament l’être – s’arrêteront peut-être à la forme. S’offenseront du superficiel du verbe. De mots et attitudes condamnés par une norme. Du grotesque ou de l’horreur de certains concepts. Mais au-delà des apparences il existe des vérités, des réalités poussées à l’extrême et même, oui même, du positif. Pour le constater, plongez avec moi dans cette abysse vitriolée si le cœur vous en dit.

Une société nous est présentée. Mise en scène à grand renfort de couleurs criardes et de looks improbables, elle n’a plus réellement de tabous. En tout cas Spider Jerusalem, lui, n’en a pas. Alors avant d’aller plus avant et pour être certain de savoir dans quelle ruelle glauque vous vous engagez pour, peut-être, en ressortir avec quelques morceaux de choix – et quand je dis morceaux, comprenez idées – voilà un avant-goût de l’ambiance générale :

« Avez-vous déjà eu envie de voir la tête de quelqu’un s’enflammer, juste pour voir comment ça fait ? Vous êtes-vous déjà retrouvé dans la rue, à penser : « Tiens, je pourrais rendre cette nonne aveugle rien qu’en l’embrassant » ? Avez-vous déjà imaginé des plans pour coudre ensemble des bébés et des chats de gouttière afin de créer le Nouvel Humain Parfait ? Vous êtes-vous déjà tenu debout, nu, entouré de gens qui en ont après votre sperme étincelant, exsudant l’encens, le soma et la testostérone par tous les pores ? Si oui, alors c’est toi, l’enflure qui m’a piqué mes drogues vendredi soir. Et je te retrouverai. Oh oui. »

Ça, c’est Spider Jerusalem. Même s’il y a d’autres personnages, si vous suivez ses aventures, vous allez bouffer pas mal de ce genre de langage. Plutôt logique. Du coup, il vaut mieux adhérer/supporter un minimum l’état d’esprit du bonhomme pour tenter la lecture de cette œuvre ou même de ces lignes. Si vous partez du principe que « la drogue c’est mal m’voyez » et que ne serait-ce que lire une insulte vous créé une réaction cutanée purulente, il est préférable que vous passiez votre chemin, parce que ce n’est pas vraiment ce qui gêne Warren Ellis. Sans compter qu’il y a bien pire au fil des pages.Maintenant les précautions d’usage prises, qui est ce Spider Jerusalem naissant sous la plume de Darick Robertson ? Que tire-t-on de ses péripéties ? Et surtout : pourquoi ce nom improbable ? Pour le nom, aucune certitude. Mais pour le reste, il y a de quoi faire. Accrochez-vous jusqu’au coup de gueule final.

Criticluster - Critique Comic-book - Transmetropolitan

« I’m nobody’s fucking cratoon. »

Apparu en 1997, Spider Jerusalem devient plaie de l’Humanité de père en fils jusqu’en 2002. Sachant que son prétendu fils n’avait pas de tête parce qu’il la lui a coupé, voulait le tuer pour le compte des services secrets français et se voit défenestré de justesse par les soins de son non-géniteur avant son auto-destruction, il tient plus ou moins seul la boutique.

Transmetropolitan ne contient donc que l’histoire du quotidien banal d’un journaliste gonzo en quête de vérité. Bon, peut-être pas si banal que ça, mais c’est aussi ce qui en fait le charme. Ce charme mutant et génétiquement modifié si particulier. Pour ceux se posant la question, le journalisme gonzo – aussi appelé ultra-subjectif, affectif ou incarné – c’est un journalisme disant merde au mythe de l’objectivité et aux papiers bien proprets correspondant à des « techniques et ficelles ». C’est un journalisme d’investigation où le journaliste lui-même ne s’efface pas. Au contraire, il s’affirme comme observateur, comme point de vue unique donnant son interprétation d’un événement. Autant dire que Spider ne pouvait pas être autre chose. Dire « merde » à tout, c’est un peu sa philosophie de vie.Criticluster - Critique Comic-books - TransmetropolitanEnfin à tout, pas vraiment. À des politiques corrompues et politiciens véreux, à une police ultra-violente, aux mensonges, aux injustices, aux discriminations et autres ségrégations, oui. Mais il agit selon des valeurs d’éthique et de justice inamovibles. À la fois « gratte-papier célèbre, produit de merchandising, [auteur d’une] rubrique que tout le monde fait semblant de lire [alors que les] médias le transforment en une version sympathique et aseptisée qu’ils peuvent caser à la télévision ou au rayon jouets », il est aussi davantage. Amoureux de la vie, poétique – à sa manière – par moments, désenchanté, aussi passionné que dégoûté par son époque, il n’a de cesse que de vouloir montrer ce que les masses ne voient plus. Montrer une vérité devenue aussi rare qu’un Hécatonchire. Une relative beauté manquant de toucher les sens d’une population n’en aillant plus, saturée qu’elle est de messages artificiels et superficiels. Montrer une passion ayant déserté les rangs d’un peuple lobotomisé. Autour de lui, tout s’achète, tout se vend et rien n’a plus d’importance.

Spider, bien que lui aussi intégré et profitant du système et du capitalisme, n’est pas d’accord pour laisser ses yeux devenir aussi vides et hantés. Du moins pas pour les mêmes raisons. Venant d’un quartier pourri, ayant passé son enfance à manger du lézard à tous les repas en se demandant si sa vie allait se résumer à gueuler sur les autres – et accessoirement les injustices – en buvant de la mauvaise bière assis sur un trottoir, il est certainement un peu taré et complètement dans cyber-punk, mais il reste passionné. Passionné par les gens, par les vies, par ceux qui le détestent et/ou qui l’aiment. Touché par tous les drames, petits comme grands, et voulant aller vers un mieux plein d’arcs-en-ciel et de chiens sociopathes intelligents. Autant il peut rejouer une scène de son passé et allumer une clope tout en s’interprétant enfant. Autant une fille traumatisée rencontrée dans un bar ça le touche, l’émeut, le fout en rogne. Comme il le dit : « à huit ans, nous cherchions comment nous évader de nos vies. » Il continue de le faire, mais une fois adulte, un peu pour tout le monde.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan Criticluster - Critique Comic-book - Transmetropolitan

Idéaliste de la pire espèce – celle qui ne lâche pas – Spider possède peu de limites, est totalement matérialiste, nihiliste, anticlérical. Pour peu que ça puisse le concerner – soit, pas énormément – la vie n’est qu’une « enculade », une « putain d’arnaque ». Comme il le découvre assez jeune, ça se résume à cette « blague entendue pour la première fois : la vie ça craint et après tu meurs. » Il s’agirait de ne pas en baver encore plus que prévu du coup. Et pourtant c’est bien ce que le système de cette ville américaine symbolique et sans nom dans laquelle il vit impose à tous. Pire, ça s’aggrave. Raison de plus, en tant qu’humain basique craignant la mort, pour ne pas se réfugier dans les dogmes et croyances, selon lui. Plutôt répondre par le rire, la dérision ultime, le doigt d’honneur général, mais surtout le souci de l’autre, des faits, de la vérité.

Sur fond de colère, de frustration, de révolte boostée aux drogues de synthèses, la vérité est tout ce qu’il a, tout ce qui importe. Spider tel qu’il est posé pourrait être la dernière voix libre dans un décor aussi post-apocalyptique que clinquant. Ces drogues constituent à la fois son rempart, son armure et ses armes pour supporter un monde surchargé. Être un connard est autant son outil de travail que sa protection pour ne pas finir à poil, écorché face à des mécaniques impitoyables. Pour supporter le poids du devoir qu’il s’impose. Pour supporter les assauts d’une ville devenue l’équivalent d’une bombe informationnelle couplée au grincement constant d’ongles sur un tableau noir, le tout directement téléchargé par trépanation dans ton lobe droit.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

« Un article ? Quel article ? »

Acuité et clairvoyance ont ainsi un coup sur ce journaliste sensible malgré les apparences et cette fausse carapace aux allures de trip sous LSD. Même s’il a pour profession de foi de faire chier – au sens figuré comme au sens propre, son arme de prédilection étant l’agitateur d’intestins – les monstres à forme humaine qu’il détecte un peu partout autour de lui, ce n’est que pour rendre visible ce et ceux qui voudraient se cacher. Pour rendre justice. Il ira même jusqu’à le faire lui-même, dans le plus pur style d’un Punisher prenant les armes. Cet anti-héros par excellence en vient à tuer à compte d’auteur, juste pour lui. Parce que ça a fini par le toucher d’un peu trop près. Ce n’est pas sans poser problème quant à la morale, surtout en dehors des pages d’une BD. Mais lui argue d’avoir la vérité de son côté et de pouvoir user de la loi du Talion avec justesse et justice. Il prend bien soin de ne pas mélanger cela avec son travail, mais on ne tourne pas les pages sans tiquer sur les dérapages d’un personnage aussi exubérant et plein de contradictions que sa culture. Tous deux avançant selon leurs propres règles. Reste le sentiment malgré tout que les siennes sonnent un peu mieux que les mensonges ambiants.Cette culture, sa ville, sa société, les lois d’un Civic Center ne rendant presque plus de comptes à personne. Tout ça se doit d’ailleurs de bénéficier de quelques éclaircissements. Dans une Amérique futuriste fictive – mais pas tant que ça – les technologies en sont presque venues pour certaines à ne plus être différenciables de la magie, selon les mots de ce bon vieux Clarke. Tout est reconnaissable et dans le même temps rien n’est plus exactement identique.

Télévision, web-canaux et communications ont continués à évoluer. On peut tout s’acheter depuis un canapé. Passer un coup de fil vers Mars avec un portable ayant poussé en 24 heures dans le tissu cérébral. Les Google Glass ont connues un sacré relooking et on peut les produire chez soi dans un faiseur. Ce qu’est un faiseur ? Tout simplement une usine miniature à la tronche de lave-vaisselle et dotée d’une IA produisant tout ce que l’on souhaite à partir des atomes environnants.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

Entre rétro décadent et cyber-punk, les chiens flics font régner la loi. Enfin… sauf lui. Lui, il veut juste castrer Spider.

Quoi d’autre ? Ah, un détail : le corps n’importe plus. En tout cas plus dans la même mesure qu’aujourd’hui. Au choix, on peut se télécharger dans un cumulus de nano-robots et dire adieu au sac de chair ; transiter vers une espèce alien ; ressusciter après une cryogénisation ; pratiquer le tempage, ou, en langage plus clair, se faire modifier génétiquement et devenir, par exemple, un dauphin ou n’importe quoi pourvu qu’on allonge le fric ; voire carrément une arme de destruction massive. Pouvoir pisser des désassembleurs, ça fait toujours son petit effet. Quasiment tout est envisageable et rien ne semble hors limites. On peut fabriquer des humains de zéro, souvenirs et capacités inclus. Soigner le cancer nécessite une seule pilule. Partager son corps avec une IA devient un jeu d’enfant. Elle bidouillera votre ADN à en faire pousser des parties mécaniques comme des champignons, mais ça, peu importe. Code génétique et informatique n’ont plus de limites, tout se confond.Même chose côté « nature ». Des crocodiles se baladent dans les rues, les pigeons ont quatre ailes et autant d’yeux et on a créé des chats à deux têtes pour mieux éliminer la vermine mutante. Spider en recueille d’ailleurs un : ils fument, sont intelligents et urinent de l’acide. Adorable. Sans compter qu’en dehors du vivant et du grouillant, on peut trouver quasiment tout ce que l’on souhaite sur une étagère de supermarché. De la tête de chimpanzé aux yeux de morses en passant par des enfants en poudre importés d’Irlande, tout ça est près de chez vous ou directement créé/livré dans votre salon. Pourquoi pas manger de l’humain saupoudré d’ivoire devant un dessin animé pornographique destiné aux enfants ? Rien de mieux pour un beau dimanche en famille.

En parlant de famille, le pragmatisme et la crudité frappent dès le plus jeune âge. Pour s’en faire une idée : il existe un centre pour enfants où l’on peut sodomiser des grenouilles mutantes. Va te construire une intériorité à peu près stable et un avenir avec ce genre de premiers souvenirs. Il est possible de se faire greffer de la naïveté ou enlever de la mémoire cela dit. Mais encore faut-il avoir l’argent pour. Ladite naïveté pouvant se changer en bombe à retardement psychologique, tout ça parce que vos parents « trouvaient ça mignon » avant que vous ne deveniez un.e complet.ète inadapté.e social.e. Autant de merveilles ramenant avec elles leur lot de merdes. Autant d’enfants qui ne fabriquent plus des Nike ou des smartphones, mais des appareils génitaux avec lecteur de mini-disques intégré. Autant d’additions à ce que l’on connaît aujourd’hui. Tous les travers de l’Humanité dont on jouit déjà multipliés par autant de nouveautés. Ô joie.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

Progrès : le racisme, lui, n’existe plus ! Enfin… plus selon une couleur de peau en tout cas, mais pour ce qui est de modifications génétiques ou extraterrestres, c’est une autre affaire. Il s’est déplacé vers l’infiniment petit et on tabasse un mec pour ses gènes, plus pour leur expression visible. En parallèle, être un dictateur peut être un hobby. Se faire révolutionnaire une profession, le tout pouvant être corrigé par un Civic Center pas vraiment au top de la tolérance. Corrigé à coup de bombes et de tanks, cela va sans dire. Après tout, ce sont des lubies passagères, elles vont et viennent et seul le marché importe. Alors quand la police elle-même tire sur des innocents ou tabasse un journaliste, « et pourquoi pas ? Ça ne sera jamais publié. »

Dans une société où une religion naît toutes les heures, la spiritualité n’est même plus un ultime refuge. Plus que jamais, elle constitue une énième manière de se faire vider les poches. La bourse pour la vie, ou du moins un simulacre de vie. Soulagement temporaire dont Spider ne supporte aucun aspect, être chrétien est poussé vers l’absurde lorsque cela côtoie l’Église mongolienne du sexe hurlant, le Temple du mâle dominant, l’Église de Tesla, la Secte « Une Nounou d’enfer », l’Église de Cobain, ou le Culte des onanistes damnés. Certes, Spider a un sérieux trauma avec la religion, mais malgré ses débordements, ce qu’il avance touche tout de même au but.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

Le Comic Con’ des religions. Pour spider, c’est Jesus. Et vous, ce sera quoi votre cosplay ?

En définitive, tout fonctionne sur le paradoxe, l’excès, l’absence de régulation, les contradictions, l’absurde, la fin des tabous. Voire la fin de la liberté d’expression et l’avènement de la censure absolue. Consommer, ne pas se poser de questions et se la fermer, tel est le credo de la métropole. Le peuple élit le Sourire après la Bête à la tête de l’état. Se fait avoir par l’apparence d’un visage au rictus perpétuel éminemment dérangeant. Les efforts de Spider pour descendre en flamme le premier Président ne menant qu’à en obtenir un pire sous un vernis de bonnes intentions. Surtout ne pas gratter ce vernis. Ne pas chercher plus avant. Ne pas fouiller dans une démocratie ressemblant furieusement à une dictature. Il en va de votre vie. L’adrénaline et le divertissement dans un monde blasé en viennent à surpasser l’éthique ou même le bon sens. « S’occuper » remplace « se trouver ». Le tout baignant dans une fange au flou entretenu. Entre le cadré et le spectaculaire existe un une stase de contrôle des masses sur fond de guérilla urbaine assaisonnée de snipers. Une politique de la peur à son maximum que seul un fou, paranoïaque et accessoirement journaliste ose affronter.

Arrivé là, que reste-t-il ? Pourquoi prendre la peine de décrire tout ça ? Premièrement, si tu en es arrivé jusqu’à cette ligne : félicitations. Tu fais parti de l’élite ptite tête, prends ton paquetage, tu décolles dans une demi-heure (mais finis de lire d’abord). Et ensuite, tu te dis probablement : « Ouais, d’accord, ce comic-book a l’air sympa/horrible, je vais le dévorer/appeler à l’autodafé. Mais… qu’est-ce qu’on s’en fout de ce personnage et de ses emmerdes ? C’est de la fiction après tout ». Ce sur quoi tu as parfaitement raison. C’est de la fiction, bien vu. Mais pour crade, vulgaire et déjantée qu’elle soit, elle est aussi flippante parce qu’un peu trop réelle.Bien évidemment, il est possible de faire la grimace sur pas mal de frasques et facilités. Spider – et donc en partie Warren Ellis – reconnaît être le roi de la petite phrase. On nage parfois dans la démagogie et les eaux troubles de l’éthique. Les actions de notre anti-héros tombent à plusieurs reprises dans le critiquable.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

L’intéressant reste néanmoins l’inquiétante étrangeté de cette autre société. Ce monde parallèle à la Sliders qui pourrait être sur nous d’un instant à l’autre. Ellis ne l’a pas inventé de toutes pièces. Il n’a fait qu’extrapoler, mélanger et exagérer l’existant. Aussi, tous ces problèmes décuplés, nous les avons déjà en embryons. Ceux n’existant pas encore pourraient très bien s’abattre sur le coin de notre joli visage l’année prochaine. Là, juste entre l’oreille et la base de la mâchoire. De la même manière, la population morne, insensible à tout et surtout à l’ultra violence pourrait se pointer à la prochaine génération. Voire être déjà là. Ce silence assourdissant et cette vérité obsolète, que seul un personnage combat, pourraient nous engloutir sans crier gare. N’est-elle pas déjà en train de nous mâchouiller ?

Spider a des convictions, se débat, ne reste pas silencieux, se préoccupe, parfois un peu trop. Parfois des autres plus que de lui-même. Il vit, ne se contente pas d’exister. Et oui, tous ne peuvent en faire autant. Tous n’ont pas la situation le permettant dans nos sociétés. Mais combien peuvent et restent cois ? Combien se contemplent le nombril et nient les faits scientifiques ? Combien n’en ont rien a carrer de leur prochain et du sort de la planète ? La réponse si l’on regarde dans les tréfonds de chacun est : une majorité. C’est soi et le quotidien d’abord, le divertissement ensuite, le reste après. Chercher cette vérité parfois un peu abstraite ; travailler l’empathie ; ne pas se foutre de toutes les immondices produites par nos semblables nous submergeant davantage à chaque heure de chaque jour : tout ça ne représente pas l’idéal de vie de beaucoup. Pour eux, ce qui attriste et révolte Spider, ce fait que « la vie ça craint et après tu meurs », et bien… c’est suffisant. La révolte ne germe pas, les dégueulasseries du système passent sous le radar. Être véritablement et profondément conscient de ce qui se déroule un peu partout ne suffit d’ailleurs pas. Encore faut-il vouloir y changer quelque chose et pas uniquement en parole. Être offusqué, furieux, refuser. Et ça, ça semble être plutôt rare dans nos rues comme sur les trottoirs qu’arpente Spider.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

Que le « bien » de ce monde se meurt ou soit maltraité le fout en rogne. Que le profit ou les bénéfices égoïstes passent avant le reste le fout en rogne. Que tous l’ignorent pour d’un seul coup le vénérer, parce que lui ne fléchit pas, le fout en rogne. L’indifférence comme la fausse préoccupation intéressée le fout en putain de rogne. Il pensait les gens futés, mais ne supporte pas ce qu’ils sont devenus. D’ailleurs il préfère en côtoyer le moins possible. En tout cas, pas la plupart d’entre eux. Il ne veut pas être là, sa rubrique s’intitule « laissez-moi partir » pour une bonne raison (hint : il veut partir). Mais il se force parce que sinon personne ne le fait. Se force aussi pour survivre parce que l’argent fait tout. Il se force pour faire ce qui est juste même s’il est contraint d’être un rouage. Spider s’adapte, fait avec. Il mène cette quête sans fin contre la corruption rampante à son corps défendant. Ses compatriotes comme les nôtres semblent dans le même temps avoir quelques difficultés à apprendre du passé, à se bouger, à ne pas être « dispersés ». C’est là que Transmetroplitan représente un avertissement, un appel à l’action, à être en rogne.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

Entre Le Sourire et La Bête, le choix du moindre mal

Si lui est dangereux, dans ces intrigues de papier, pour ceux qui ne veulent pas que les choses se sachent, nous, nous le sommes aussi dans ce que l’on appelle réalité. Nous ne l’avons pas encore rejoint. Nous n’en somme pas à consommer de la poudre de bébé en chassant le chien sociopathe. Nous n’avons pas besoin d’être durs et sans nuances comme il peut l’être, simplement parce que la société n’a pas – encore – atteint les mêmes extrémités. Lui n’a plus le choix pour triompher. Nous, nous l’avons encore. Nous n’en sommes heureusement pas aux tentatives de meurtre multiples sur un journaliste. Enfin, pas dans les pays dits démocratiques. En tout cas pas officiellement…Où nous en sommes n’est pas vraiment reluisant pour autant. L’horloge joue déjà contre nous. Les faits ne parlent pas en faveur d’un avenir avec licornes et papillons. Nous consommons une et demie à deux Terres par an ; le seuil limite d’extermination des espèces nous amène doucement mais sûrement vers une nouvelle grande extinction (provoquée par l’Homme celle-ci) ; les États-Unis ont été qualifiés d’oligarchie par une étude… ils ne sont pas les seuls ; les entreprises et ceux qui les peuplent se foutent un peu trop souvent éperdument de l’humain, leurs préfèrent les chiffres et pourcentages. Et tout ça, en n’entrant pas dans le détail de toutes les horreurs se jouant au quotidien. Ce paragraphe sonne alarmiste ? Peut-être qu’il y a des raisons pour. Vous pensez que c’est de l’exagération pure et simple ? De l’altermondialisme allumé ? Peut-être réexaminer les faits vous peindra une fresque un peu différente. Un peu plus moche aussi. Du pessimisme s’est certainement glissé ici ou là, quelque part entre les lignes, masquant les bons côtés. Mais les faits ne poussent pas véritablement à sortir ballons et langues de belle-mère.

Spider Jerusalem et son univers, de leur côté, ne viennent pas sans conflits et aberrations, sans points douteux inapplicables à nos vies. Après tout, cela reste la création de deux (ou plus) simples humains. Mais lire Transmetropolitan, plus que lire des pages « transgressives », c’est lire de l’énergie et de la fureur. La fureur contre de véritables injustices et l’énergie de ne pas rester passif à considérer que « rien n’y changera grand chose de toute façon ». Sans être punk dans l’âme, sans être marginal, sans avoir quelques neurones fondus, sans sermonner physiquement les gens ou avoir l’espérance de vie d’un éphémère asthmatique, bref, sans être littéralement Spider Jerusalem, s’inspirer de ce qu’il défend devient urgent. Pour ne pas pouvoir témoigner plus tard du fait qu’un comic-book d’anticipation est devenu un documentaire.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

« Give me information. »

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

« It’s Journalism. »

Tout ce qu’il contient peut paraître irréel, ce qui a été décrit plus haut être amené à ne jamais se produire. Certains se sont probablement fait la réflexion d’ailleurs. Ou y ajoutent que je dramatise, s’en allant le cœur léger une fois la lecture achevée. Mais à force d’en apprendre sur ce qui se trame en lumière comme dans l’ombre de par le monde, il y a de quoi véritablement frissonner d’une terreur justifiée. Envisager Transmetropolitan, entre autres œuvres, c’est faire face au désespoir installé pour réagir avant qu’il ne s’installe. C’est s’apercevoir que dans certains cas, c’est déjà en train de se produire.

Si ce comic-book conte bien une chose, c’est une construction autour de l’axe unique d’un capitalisme sans limite, devenu son propre référent, son seul garde-fou, ses seules valeurs. Ce bouquin représente le paradis des dérégulateurs de marchés. Le pinacle de la société de consommation. En face, qui y a-t-il ? Non pas que rien ne soit fait, que je sois le dernier énervé à tenter de gueuler suffisamment fort ou que tout le positif disparaîtra à jamais. Loin de là. Mais malgré combats et progrès, il semble qu’au niveau du panorama général, on glisse dangereusement vers les abysses pour rejoindre Spider Jerusalem.

Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

La vie n’est pas un comic-book. Tout est un peu plus compliqué que dans une histoire de quelques tomes. Mais ne gagnerait-on pas à être tous un peu plus des journalistes affectifs, des Spider, des idéalistes utopiques, des gens davantage conscients et beaucoup plus énervés ? À être bien « vivant, furieux et décidé » face au monde qui nous est imposé ? Plus informés face à un système complètement malade et dévoyé ?

Pour ma part, je préférerais partir sur une maladie vénérienne martienne incurable administrée aux responsables – et un retentissant « la vérité vous nique tous » – que de contempler la lente bascule du capitalisme et des politiques vers un magma amorphe privilégiant le bien être individualiste, l’argent et le pouvoir à l’entraide et au vivant.

En attendant, je vous laisse comme nous avions commencé, sur un mot de ce salaud de journaliste gonzo :

« C’est une horreur, cet endroit. Certains jours, c’est comme si une enflure m’avait agrafé sur le cerveau un ticket pour un voyage en bus vers l’enfer, putain. Pour chaque baiser d’amoureux-s’aimant-passionnément-depuis-une-semaine-et-plus-rien-n’a-d’importance au coin de rue, pour chaque belle femme s’arrêtant pour sentir le soleil sur son visage, et pour chaque enfant dansant sous une pluie propre, il y a un môme qui vit dans sa propre merde, dans une benne à ordure quelque part, pendant que Papa vend son cul pour acheter du lait. Il y a des tanks qui démolissent des maisons abandonnées simplement pour empêcher les sans-abri de squatter là… À une époque, cet endroit ne voulait rien dire et ça ne me dérangeait pas plus que ça. Ou bien il a changé, ou bien c’est moi. On voit plein de belles choses avec ce ticket, on voit aussi le mal incarné. Quoi qu’il en soit, je resterai dans le bus avec vous, jusqu’au bout. »

Alors, tenté.e ? Convaincu.e de feuilleter un tome de Transmetropolitan ? Attention, c’est une drogue dure et on devient vite accro. S’il vous manque un dernier argument : Patrick Stewart est un grand fan. Ça ne peut qu’être une bonne lecture si Charles Xavier ET Jean-Luc Picard adhèrent, non ?Criticluster - Critique Comic-books - Transmetropolitan

Navigation dans un article

Ajoutez votre cluster

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :