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Critique de It Follows, un film et un réalisateur à suivre ?

Criticluster - Critique film - It FollowsPour parler d’un film tel que It Follows, commencer par le titre ouvre déjà quelques pistes pour lire une œuvre en ayant une sacré réserve. Premièrement, celle que s’il avait hérité d’une traduction française un peu trop littérale, il aurait été plutôt handicapé. Autant « It Follows » a une certaines aura, autant « Ça suit » a un flow très douteux à l’odeur de clown réchauffé. Ensuite parce que la simplicité et l’efficacité qui caractérisent ce titre résument quasiment à elles seules le film tout entier.

It Follows fait suite à une première production du réalisateur globalement saluée comme plus qu’honorable. David Robert Mitchell avait déjà pondu un premier The Myth of the American Sleepover, comédie dramatique n’ayant pas eu l’incroyable chance de finir officiellement sur nos écrans, mais l’amenant tout de même dans le peloton de tête du cinéma indé. Pour ce second métrage, il reprend beaucoup des thèmes déjà présents dans son œuvre précédente, faisant du titre une annonce potentiellement naïve et très directe de ce qui va suivre (hah). À l’exception notable qu’il est cette fois question de cinéma d’épouvante et qu’il a rajouté au passage une quantité non négligeable de matière corrosive suintante d’angoisse vintage dans sa décoction.

Dans une Amérique aussi datée qu’intemporelle, Détroit nous est ainsi offerte en suspens. La ville paraît habitée majoritairement par des adolescents évoluant dans un monde aussi réaliste qu’onirique. Pas ou peu d’adultes en vue, des décors épurés, un côté old school ayant bien vécu et tombant partiellement en ruine. Tout comme la métropole, voire le pays. Dans ce cadre, Jay (Maika Monroe) et ses amis d’enfance s’acheminent avec plus ou moins de nostalgie et d’angoisses vers l’âge adulte. Clichés du teen movie, atmosphère rétro et ambiances soignées accompagnent cette jeune fille et ce petit groupe au travers d’une période charnière faite de premiers rendez-vous, de la découverte du sexe, des études et d’un temps libre à la saveur légèrement différente. Ça et une malédiction sexuellement transmissible un rien pesante.

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La bande d’amis d’enfance, les deux sœurs, la bonne pote et l’amoureux transi

Ce qui « suit » ce sont donc des questionnements sur l’adolescence dopés aux stéroïdes et à la bile depuis le film précédent, mais aussi, bien évidement, la grande menace du film. « Grande » n’étant pas vraiment un adjectif représentatif puisque, ici, ladite menace est un·e humain·e à peu près aussi véloce qu’un zombie shooté aux tranquillisants (sans être un zombie, au contraire de ce que l’on peut lire ici ou là). Aussi, entre une incompréhension partielle au début et jusque l’explication de cette malédiction sur laquelle repose le scénario, ce « it » est certes peu sympathique – puisque « ça » souhaite vous infliger une fin apparemment douloureuse basée sur un principe de démembrement partiel – mais somme toute pas bien méchant non plus.

Du côté notice d’utilisation : cette malédiction frappe quiconque couche avec le « porteur » précédent, n’est visible que par les personnes concernées et ne vous lâche éventuellement qu’en la refilant à un·e autre. Ou lors de votre décès malencontreux. Mais aussi, fait important, à la manière d’un Destination Finale, si le dernier meurt la créature « remonte » la chaîne.

Personne ne sait ce qu’est réellement cette créature ou ne connaît sa « véritable » forme, pour peu qu’elle en ait une. Certain·e·s ne comprennent d’ailleurs probablement pas qu’ils·elles sont les seul·e·s à voir ces inconnu·e·s se détacher de la foule, marcher lentement vers eux, restant perplexes jusqu’à l’instant fatidique. D’ailleurs, pour filer la référence : à l’inverse d’un It où l’origine du clown au don d’ubiquité et aux canines surnuméraires s’avère décevante, le mystère sur ce qu’est cette chose restera entier. Et tant mieux.

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Scène cliché du sexe sur la banquette arrière. Bizarrement ça ne va pas tourner comme d’habitude.

À l’image des pas de ce qui pourchasse Jay en arrière-plan, le rythme général du film se fait volontairement lent. Cette grand-mère, ce géant, cet homme nu, ce père, cette amie, tous peuvent être ce danger à la progression inexorable. Quoi de pire que de voir arriver sa mort à pas mesurés, avec un visage toujours différent et de ne rien pouvoir y faire ? Quoi de plus horrible que d’être isolé·e et harcelé·e par une grand-mère en blouse d’hôpital ? Du ralenti en huis clos à la fuite effrénée avec un regard au rétroviseur, aucun répit ne nous est laissé, aussi lente que soit l’action. La créature mettant toujours un peu moins de temps pour vous retrouver… tout en restant sûre de sa capacité à le faire.

Rappelant d’un autre côté l’insupportable incertitude d’un The Thing, le paranormal et le monstre extraterrestre sont gommés au profit de fantômes plutôt bornés. Ils se révèlent surtout bien plus puissants, en terme de métaphores, qu’une forme de vie d’un autre monde. Votre voisin est-il vraiment votre voisin, ou sa démarche est-elle un peu mécanique ? Votre amie n’était-elle pas en train de se baigner et pas de marcher dans votre dos ? Autant dire qu’en tant que spectateur, il est assez déplaisant de ne plus pouvoir se reposer sur le fait que « cet-alien-vient-d’ailleurs-et-n’existe-pas-du-coup-je-peux-dormir-pépère ». Ou encore « avant-que-des-scientifiques-ne-foirent-au-Pôle-Nord-ou-dans-l’espace-j’ai-le-temps-de-voir-venir ». Non, là, la menace est partout, au cœur de la prochaine personne que vous rencontrerez, dans la société, dans votre zone de confort, au prochain croisement, dans votre chambre, derrière cette porte où quelqu’un a toqué. Ce n’est plus « ce monstre qui sommeille en chacun de nous » – tout en étant un alien en costume d’homme – et plutôt « ce monstre omniprésent, entier, que personne ne voit ». Ce n’est plus celui qui usurpe l’identité ou qui serait « la métaphore de », mais ce monstre qui est littéralement nous, lui, elle, l’autre.

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Oui il ne l’a pas rhabillée : manque de temps ? Qu’elle se sente vulnérable ? Jouer sur la croyance du spectateur que l’ennemi c’est lui ?

Il se peut que vous ne soyez pas dérangé·e·s par cela ou n’entriez pas dans ce film. Mais avez-vous déjà fait ce rêve, celui où une entité vous pourchasse et vous ne pouvez lui échapper ? Celui où la porte de sortie se trouve toujours un peu plus loin, où le couloir s’allonge et les lumières s’éteignent ? Avez-vous déjà souffert de paralysie du sommeil, une forme humanoïde se tenant dans un coin obscur alors que vous ne pouvez esquisser un seul mouvement ? Si oui, vous résonnerez peut-être mieux avec les terreurs enfantines de Mitchell. Du moins avec ce cauchemar qu’il matérialise sur pellicule.

Les effets en sont mesurés et répondent aux notes dissonantes d’une musique que beaucoup trouvent proche de celles de Carpenter, encore lui (il a réalisé The Thing). Instillant l’étrangeté dérangeante d’un David Lynch dans les cadres soignés rappelant ceux de l’homme derrière Halloween : la nuit des masques (toujours Carpenter), Mitchell confesse se réclamer de réalisateurs de cette trempe, comme d’un certain Jacques Tourneur. Il est indéniable que leurs œuvres l’ont influencé pour obtenir quelque chose d’à la fois sobre et puissant – et ce, jusque dans la scène finale rappelant allée pavillonnaire connue.

Cependant, loin d’effectuer de simples copies ou hommages au matériau de ses aînés, le jeune cinéaste maîtrise son sujet, ses lumières, ses effets et surtout, ses cadres et entrées de champs. Si certaines scènes se révèlent parfois aussi adroites qu’un ver de terre à un cours de jonglage, les mouvements circulaires rappelant l’évitement nécessaire de la créature – mais aussi la révolution constante autour d’une intériorité – sont magistraux. Le doute nous envahit à plusieurs reprises et l’on se prend à épier un arrière-plan simplement parce qu’une silhouette attire l’œil en… marchant. Tout le monde est suspect. La durée même d’un plan ou la restriction d’un cadre amènent une tension surprenante. La terreur du banal, l’implacable de l’inévitable, la claustrophobie du plein air : c’est tout cela qui est mis en place et pas uniquement du fait de citations du travail d’autres.

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Comment être crue lorsque l’on est la seule à voir ?

Pour les personnages habitant ces images : fuir ou rester, se battre ou abandonner, toutes les alternatives sont passées en revues pour se débarrasser de la malédiction. Ces jeunes découvrant peu à peu l’horreur de se débattre sans pouvoir échapper à soi-même. Parce qu’en effet, le parallèle est évident et la MST marquant leur chaire vient de suite en tête. D’autres y voient l’inéluctabilité de la mort marchant tranquillement vers nous. Certains y décèlent un écho au marasme économique de Détroit. D’autres encore ont compris cela comme la terreur du passage à l’âge adulte, la fin de l’innocence ou bien, finalement, comme l’influence morbide des réseaux sociaux, de tous ces inconnus désincarnés phagocytant le « suivi », seul capable de les voir. Ou alors tout cela à la fois. Toujours est-il qu’entre cauchemar et réalité, ce sont les psychologies des personnages qui sont questionnées et nos propres angoisses qui leurs font échos. Psychologies très bien servies par le jeu des acteur·trices, soit dit en passant.

Du coup faut-il croire ou ne pas croire son amie « malade » ? Ne serait-elle pas folle ? Devraient-ils tenter de l’aider activement ou être un soutien silencieux ? Penser que cela n’arrive qu’aux autres ou tenir compte des avertissements ? Mais plus que tout cela : condamner quelqu’un d’autre pour se libérer soi-même ou se sacrifier pour tenter de briser la chaîne de la malédiction ? Cette peur ne serait-elle pas aussi peur de l’autre, de ces poursuivants disparates symbolisant une diversité souvent bafouée ? Pas sûr que Mitchell ai songé à tout cela, mais l’ensemble de ces dilemmes sont en tout cas mobilisés sur une partition au tempo doux-amer et aux accents freudiens.

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Comment avoir un rôle servant uniquement à créer des effets…

Alors que dans un tout autre style, Chappie tentait de jongler avec plus de grandes questions qu’il n’aurait certainement dû – pour sa propre santé – ici, les interrogations se font pressantes, palpables, lisibles sur les visages, audibles dans les cris. Avec un film lent mais obsédant, une monstruosité rarement effrayante en elle-même, la peur en vient à transpirer au travers d’une simple silhouette floue, d’un doute, d’une paranoïa contagieuse. Dommage qu’en quelques occasions la créature perde de son aura mystique. Dommage que parfois la mort ou le monstre soient paradoxalement trop montrés. Parce que, à l’image de l’horreur nippone ou de certains grands films du genre, Mitchell mise de façon heureuse sur la suggestion, le hors champ, l’invisible. Et il le fait souvent de belle manière.

Bien sûr, ça peut être une surprise assez décevante pour qui s’attend à du conventionnel. C’était le cas des quatre quadragénaires assises à ma gauche, qui se sont levées 144 fois durant la séance et ont pouffé le double. Elles avaient apparemment lu des critiques élogieuses et constaté que de nombreux festivals mettaient en avant ce film. Mais pour leur plus grand désarroi, elles ont trouvé ça chiant, long et sans jump scares. Parce que oui, à l’inverse de quasiment toutes les productions des dernières années, It Follows est synonyme de sobriété et de juste mesure avec un quota minime de sursauts. Si l’on s’attendait à des effets convenus aussi lourds qu’un porte avion classe Nimitz, c’est du coup forcément décevant. Un manque d’accessibilité largement compensé par la qualité de l’ensemble, si l’on parvient à entrer dans les méandres du scénario.

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Parce que même un enfant sans beaucoup de maquillage devient oppressant

Quelques critiques taxent également le film d’être puritain, de renvoyer à une morale somme toute très américaine. Condamnant le sexe chez les jeunes, voire le sexe tout court. Mais c’est une complète méprise quant au projet. La sexualité ici condamne, certes, mais sauve également. Une fois maudit·e, elle se révèle être la seule alternative pour survivre. Si l’on est attentif, il est d’ailleurs possible de remarquer que c’est le sexe non protégé qui est davantage condamné que le sexe tout court. Il est bien plus question d’éthique et de construction personnelle, d’interrogation de la morale humaine poussée dans ses retranchements plutôt que d’une simple fable puritaine ramenant au code Hays. Tout comme pour un Walking Dead mettant l’humain face à des choix impossibles, on exige de cette jeunesse d’en faire de même. Peut-être à l’image d’une jeunesse dans la salle.

Dans le processus, nous n’échappons pas à certains clichés du genre aux allures sexistes : la bonne pote offrant une autre image de la féminité, mais au rôle négligeable ; le « preux chevalier » qui subira les conséquences d’être un peu trop sans peur ni reproche ; le jeune héros timide dont l’amour sera forcément enfin reconnu ; et autres disparités de tenues (légères) des différents sexes. On aurait pu se passer de tout cela, sans que ce soit trop pesant dans l’ensemble. L’idée principale reste que tous sont égaux face à une créature polymorphe s’adaptant à chacun. Personne n’est à l’abri et personne ne représente une exception. Par ailleurs, l’entièreté des décisions revient à Jay : elle décide que faire ensuite, à qui refiler son fardeau, à qui elle fait confiance et comment s’occuper de cela seule si elle le doit. À ce titre, la fin est aussi géniale et ambiguë que problématique. Mais je vous laisse la joie de vous torturer sur les implications des quelques dernières scènes – ou du reste d’ailleurs heh.

Toujours est-il que loin de tabler sur la facilité, It Follows s’ingénie à marcher dans les traces des grands tout en traçant son propre chemin. Accuser de brasser des références, il obtient pour autant ce supplément d’âme lui donnant sa vie propre et pour le moins percutante. Après tout, ce n’est pas non plus comme s’il était interdit de faire des cadres à la Carpenter et des ambiances penchant vers du Lynch. En cherchant bien, tout le monde a ses propres références sans nécessairement les confiner au plagiat. Pour le coup, le résultat réussi véritablement à s’en écarter. Il est aussi moderne qu’ancien, aussi simplissime qu’abyssal, aussi dérangeant que banal, aussi omniprésent qu’absent. Et c’est bien pour cela qu’il est terriblement réussi et obsédera quelques-unes de vos nuits.Criticluster - Critique film - It Follows

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